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600 jours sans gouvernement à Bruxelles : et maintenant ? (édito)

par Vanille Dujardin
Photo Belgaimage

Ce vendredi 30 janvier, Bruxelles franchit un cap dont personne ne devrait se réjouir. Six cents jours sans gouvernement de plein exercice. Six cents jours d’affaires courantes, de décisions reportées, de signaux d’alarme ignorés.

À la rédaction, on se regarde un peu las. Que dire de plus ? Tout semble avoir déjà été écrit. Les subsides qui n’arrivent plus dans les associations. Les entreprises qui tournent au ralenti. Une Région dont la situation budgétaire se dégrade dangereusement. Et, en face, des responsables politiques incapables de s’accorder sur une sortie de crise.

Des tentatives en vain

Une chose, pourtant, fait consensus : rester en affaires courantes jusqu’en 2029 n’est pas une option. Ni financièrement, ni politiquement. Bruxelles est au bord de la faillite. Et même les ministres semblent parfois préférer quitter le navire plutôt que d’en assumer le pilotage.

Depuis deux ans, les tentatives pour sortir la Région de l’impasse se succèdent sans succès. Des missions ont été confiées à Elke Van den Brandt et Christophe De Beukelaer, puis à David Leisterh, ainsi qu’à Yvan Verougstraete. Informateurs, formateurs, médiateurs : tous ont échoué à débloquer la situation. Aujourd’hui, le vide est frappant. Rue de la Loi, plus rien ne bouge. Pire : on a parfois l’impression que plus personne ne cherche vraiment de solutions. Comme si l’idée d’un gouvernement Vervoort prolongé indéfiniment, par défaut, avait fini par s’imposer.

Des partis prisonniers de leurs lignes idéologiques

La question n’est pourtant pas de savoir si la situation est grave. Elle l’est. La vraie question est ailleurs : qui a aujourd’hui le poids politique pour débloquer la situation… et choisit de ne pas le faire ?

Depuis deux ans, toutes les configurations ont été explorées, tous les formats testés, toutes les missions tentées. Sans résultat. Les lignes de fracture sont connues. Le MR et la N-VA ont posé comme condition une réforme de la gouvernance et un assainissement budgétaire jugés indispensables. Le PS, de son côté, a systématiquement refusé toute coalition qui impliquerait la N-VA, tout en se montrant réticent à des réformes perçues comme socialement risquées. Entre les deux, Les Engagés ont tenté de jouer les facilitateurs, sans parvenir à dépasser les veto croisés.

Les partis flamands, eux, réclament davantage de garanties en matière de bonne gestion financière et de réforme institutionnelle, là où plusieurs formations francophones redoutent une perte d’autonomie ou un coût politique trop élevé. Résultat : chacun campe sur ses lignes rouges, au nom de la cohérence idéologique ou de la stratégie électorale.

Un PS qui n’assume pas

Il est toutefois impossible d’analyser cette impasse sans évoquer le rôle majeur du Parti Socialiste. Force centrale de la majorité bruxelloise depuis près de vingt ans, le PS a largement façonné la gouvernance actuelle de la Région, y compris ses fragilités budgétaires. Or, aujourd’hui, ce même parti refuse d’assumer une nouvelle fois le pouvoir exécutif, tout en conservant un rôle de blocage déterminant dans les négociations. 

Bruxelles se retrouve ainsi dans une situation paradoxale : une Région au bord de la faillite, héritière de choix politiques passés, mais privée de gouvernement parce que ceux qui ont longtemps gouverné ne veulent plus gouverner, sans pour autant laisser les autres le faire. Une posture difficile à justifier auprès des Bruxellois, qui ont parfois l’impression d’assister à un feuilleton interminable plutôt qu’à la gestion d’une Région en crise.

Parce que oui, à force de voir ces blocages se répéter, la scène politique bruxelloise finit par prendre des allures de farce. Des responsables grassement rémunérés, investis d’un mandat démocratique, donnent parfois l’impression d’improviser, d’hésiter, voire de ne plus savoir quoi faire. Gouverner n’est pourtant pas un jeu de rôle. C’est une responsabilité. Et quand on ne l’assume plus, il faut au moins avoir l’honnêteté de le reconnaître. Dans une Région confrontée à des pénuries criantes de main-d’œuvre (dans les soins de santé, l’enseignement ou les services publics), certains responsables politiques auraient pourtant l’embarras du choix s’ils décidaient de se reconvertir.

À quoi bon encore voter ? 

Un tel blocage aurait-il été possible si la logique démocratique avait réellement primé sur les stratégies de parti ? Ou si les équilibres institutionnels de la Région avaient été respectés ? Les élections de 2024 ont désigné des vainqueurs clairs, tant côté francophone que flamand. Et pourtant, un parti francophone s’est immiscé dans la formation de la majorité flamande, rompant avec un principe tacite de respect mutuel entre familles politiques. Un précédent historique, lourd de conséquences. À quoi bon encore se déplacer jusqu’aux urnes tous les quatre ans ? À force de veto croisés et de calculs partisans, le message des urnes semble relégué au second plan. Peut-on encore parler de respect du choix des électeurs lorsque, 600 jours plus tard, aucun gouvernement ne voit le jour ? 

Six cents jours après les élections, Bruxelles n’a plus besoin d’explications. Elle a besoin de responsables politiques qui se réveillent, assument leurs choix et acceptent enfin de gouverner, ce pour quoi ils sont payés. 

Vanille Dujardin

(Photo Belgaimage)

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