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De Tordesillas à Mar-a-Lago : l’Europe face au nouveau partage du monde (Chronique)

par Fouad Gandoul

Dans cette tribune, Fouad Gandoul dresse un parallèle historique saisissant entre le traité de Tordesillas de 1494 et la reconfiguration géopolitique orchestrée par Donald Trump. Alors que Washington, Pékin et Moscou redessinent leurs zones d’influence, l’Europe risque de passer du statut d’acteur à celui de spectateur de sa propre colonisation.

Le 7 juin 1494, dans la petite ville de Tordesillas, au cœur de la Castille-et-León, des diplomates espagnols et portugais se penchèrent sur une carte du monde. D’un seul trait de plume, tracé à travers l’océan Atlantique, ils divisèrent le globe en deux. Tout ce qui se trouvait à l’ouest revenait à l’Espagne, tout ce qui était à l’est au Portugal. Le reste de l’humanité ? Elle n’avait pas voix au chapitre. L’arrogance du pouvoir était alors binaire : nous possédons la flotte, nous traçons les lignes.

Plus de cinq siècles ont passé et la carte est à nouveau déployée. Non plus dans un monastère castillan poussiéreux, mais sous les lustres dorés de Mar-a-Lago. L’homme qui tient le marqueur s’appelle Donald Trump.

L’expert en géopolitique Sven Biscop observe avec justesse comment Trump divise le monde en trois sphères d’influence brutales. Quiconque imagine que l’Europe occupe une place égale au sein de ce triumvirat — aux côtés de la Forteresse Amérique et du Dragon chinois (avec l’Ours russe comme partenaire junior) — se berce d’une dangereuse illusion. L’interventionnisme, ou plutôt la posture de Trump vis-à-vis du Venezuela, n’était pas un incident, mais une déclaration territoriale : les Amériques sont à moi, bas les pattes.

Dans ce nouveau « Traité de Tordesillas » implicite, la logique ne repose plus sur une bulle papale, mais sur l’exercice du pouvoir brut. Et l’Europe dans tout cela ? Nous ne sommes pas à table. Nous sommes au menu.

Aux yeux de Trump (et tacitement à ceux de Xi Jinping), l’UE a été rétrogradée du rang d’acteur géopolitique à celui d’échiquier.

La clause du testament d’Adam

Lorsque François Ier apprit le partage de 1494, il demanda avec ironie à voir « la clause du testament d’Adam qui l’excluait de ce partage ». C’était un acte de résistance. L’Europe d’aujourd’hui, elle, ne réclame pas ce testament. Elle se comporte comme la victime d’une relation toxique. Comme le souligne Sven Biscop : nous pensons que « s’il nous frappe, c’est qu’au fond, il nous aime ». Nous supplions pour des tarifs douaniers plus cléments et une petite place dans la chaîne logistique du F-35.

Cette attitude n’est pas seulement tragique, elle est stratégiquement irresponsable. L’éminent politologue américain Joseph Nye rappelle que si les basculements de puissance découlent souvent de changements technologiques ou économiques, la crise actuelle est une « blessure auto-infligée » (self-inflicted wound) par l’Amérique.

L’arithmétique est pourtant simple : les États-Unis, l’Europe et le Japon représentent ensemble plus de la moitié de l’économie mondiale , tandis que la Chine et la Russie atteignent à peine les 20 %. En repoussant l’Europe comme une annexe insignifiante, Trump jette son meilleur atout. Il choisit l’isolationnisme alors qu’il a une main gagnante.

Spectateurs de notre propre colonisation

Aux yeux de Trump (et tacitement à ceux de Xi Jinping), l’UE a été rétrogradée du rang d’acteur géopolitique à celui d’échiquier. Pékin nous considère comme une quantité négligeable, ne voyant en les États-Unis que leur seul véritable rival. Nous sommes devenus un territoire de conquête pour la haute technologie — comme l’illustre l’activisme de l’ambassadeur américain en Flandre qui fait son « shopping » —, un débouché pour le gaz et les armes, et un musée à ciel ouvert pour touristes.

La tragédie n’est pas que Trump ne nous trouve « pas sympathiques ». La tragédie est notre refus d’admettre que la Pax Americana est morte. L’Espagne et le Portugal avaient au moins, en 1494, l’illusion d’avoir Dieu de leur côté. Nous n’avons plus que notre indignation morale et une montagne de réglementations.

Le traité de Tordesillas ne cessa d’exister que lorsque d’autres puissances (l’Angleterre, les Pays-Bas, la France) décidèrent d’ignorer les lignes tracées et de construire leur propre flotte. Tant que l’Europe attendra que Washington lui offre une chaise, nous resterons ce que les indigènes furent en 1494 : les spectateurs de notre propre colonisation.

Il est urgent, comme nous en avertit Biscop, de bâtir nos propres piliers militaires, sous peine d’être écrasés. Le monde est à nouveau divisé. Et nous nous trouvons du mauvais côté du marqueur.

Fouad Gandoul, chroniqueur et analyste politique

(Photo Chanakarn Laosarakham / AFP : un « Mont Rushmore » réinventé avec Poutine, Xi Jinping, Kim Jong Un, Donald Trump, lors d’un « Summit Camp » à Bangkok, Thaïlande, 24 septembre 2025)

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