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Aujourd’hui, les vivants marchent dans les rues d’Iran (Carte blanche)

par Contribution Externe

Une carte blanche de Kamel Bencheikh, écrivain

Il y a des moments où l’Histoire n’est plus un récit posé sur du papier, mais une force en mouvement qui brise les portes. L’Iran d’aujourd’hui est l’un de ces moments. Un pays jeune, éduqué, connecté, qui suffoque sous une théocratie vieillissante, obsédée par le contrôle social, l’idéologie d’État et le maintien d’un ordre sacralisé qui n’a rien de sacré.

Soyons sérieux : le régime des mollahs n’est pas seulement autoritaire, il est structurellement hostile à la souveraineté populaire. Son pouvoir ne repose pas sur le consentement, mais sur la sacralisation de la peur. Une peur religieuse, judiciaire, policière, voire économique. Et lorsque ce système craque, ce ne sont pas simplement des slogans qui retentissent, mais une vérité politique : le pouvoir est en train de perdre son monopole sur la légitimité.

Je le dis avec clarté : ce qui se passe en Iran est un moment révolutionnaire.

Ce n’est pas une crise passagère, mais la collision frontale entre deux Irans : celui de la République des juristes-théologiens et celui des citoyens libres. Les premiers parlent de vertu, les seconds parlent de droits. Les premiers promettent l’au-delà, les seconds réclament le monde d’aujourd’hui. Voilà le cœur du conflit.

La rue iranienne ne réclame pas des ajustements techniques, mais un changement de paradigme. Elle vise la racine du problème : un régime qui combine la verticalité militaire, la verticalité religieuse et la verticalité patriarcale, en faisant passer le contrôle social pour un devoir divin. C’est cette fusion toxique que les manifestants veulent dissoudre.

On peut bien sûr s’agacer de la naïveté ou du cynisme des chancelleries occidentales, toujours prêtes à s’émouvoir en poésie mais jamais prêtes à assumer un rapport de force. Mais les peuples n’attendent pas les communiqués de presse pour se libérer. Ils le font seuls, à mains nues, comme en Roumanie, comme au Chili, comme en Tunisie sous Ben Ali, comme ailleurs. L’Iran n’échappera pas à cette mécanique longue mais inexorable : la souveraineté finit toujours par retourner à la base.

Ce texte est aussi écrit sous la colère — pas une colère romantique, mais une colère politique. La colère de voir un régime qui se dit sacré envoyer ses forces tirer sur des adolescents. La colère de voir des femmes risquer la prison pour un mètre de tissu. La colère de voir un pays magnifique confisqué par un clergé qui a fait de la foi un appareil de sécurité intérieure.

Je le dis avec clarté : ce qui se passe en Iran est un moment révolutionnaire. Pas forcément au sens militaire du terme, mais au sens politique le plus pur ― celui où un peuple conteste frontalement la légitimité de ses dirigeants. Et lorsqu’un régime perd la légitimité, il lui reste la violence. C’est la phase dans laquelle les mollahs sont entrés.

Les dictatures tombent rarement d’un coup ; elles tombent par couches. Perte de l’autorité morale, perte de l’autorité politique, et enfin perte du pouvoir matériel. En Iran, la première est déjà consommée. La seconde est en cours. La troisième est désormais une question de temps et de courage collectif.

Reste une certitude : ce sont toujours les vivants qui emportent la partie. Et aujourd’hui, les vivants marchent dans les rues d’Iran.

Kamel Bencheikh, écrivain

(Photo Loredana Sangiuliano / SOPA : manifestation de soutien à la résistance iranienne, Londres, 28 décembre 2025)

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