Pour Daniel Rodenstein, membre de l’Institut Jonathas, Unia, institution publique interfédérale indépendante qui lutte contre la discrimination et promeut l’égalité, pratique un deux poids-deux mesures en fonction du fait que la haine s’exprime contre une communauté plutôt qu’une autre. Il s’étonne qu’Unia ne se soit pas portée partie civile sur le cas Brusselmans alors que l’humoriste appelle à enfoncer un couteau dans le cou de « tous les Juifs », soit l’ensemble d’un groupe ethnique.
« Ce jugement est d’une grande importance pour la lutte contre la haine en ligne. Cela montre bien que l’État de droit fonctionne en Belgique, qu’on ne peut pas inciter à la haine sous couvert d’un soi-disant “humour ». Il n’y a pas de place pour ce genre de comportement dans notre société. »
Patrick Charlier, directeur d’Unia (photo)
Ce qui précède fait partie du communiqué de presse qu’une Unia a publié suite au rejet, par la Cour de cassation, d’un pourvoi introduit par Dries Van Langenhove. Celui-ci avait été condamné par la Cour d’appel de Gand pour infraction à la loi sur le racisme et le négationnisme. Cette Unia, par la voix de son directeur, se réjouit ainsi que la Cour ait confirmé que les messages tenus en ligne, c’est-à-dire sur un support électronique (réseaux sociaux, groupes WhatsApp ou autres) et qui contiennent des propos racistes, xénophobes, négationnistes, transphobes, haineux, grossophobes, LGTB+phobes etc) ne sont pas admissibles et sont passibles de sanctions. Même quand ils sont déguisés sous un vernis d’humour. Un propos haineux reste haineux, même si sa formulation peut faire sourire.
L’ensemble d’un groupe ethnique visé
Il n’y a guère, un écrivain gantois a écrit qu’il voulait enfoncer un couteau pointu (ou aiguisé, cela dépend des traductions) dans la gorge de chaque membre d’un groupe minoritaire souvent victime de discrimination qu’il croiserait. Une autre Unia (ayant le même directeur) a trouvé qu’il n’y avait dans ce message rien qui puisse justifier de le censurer, ni de l’accuser de racisme ni de rien d’approchant. Dès lors, cette autre Unia a refusé de se porter partie civile quand des membres de ce groupe minoritaire souvent victime de discrimination ont eu l’outrecuidance de porter l’affaire en justice.
Voici donc deux Unias. L’une se réjouit qu’on ne puisse pas, en Belgique, inciter à la haine en ligne. L’autre trouve qu’exprimer sa haine en voulant tuer à l’arme blanche (bientôt teintée en rouge) tous (je dis bien tous) les membres d’un groupe minoritaire bien défini ne pose aucun problème. Ces deux positions me semblant contradictoires, opposées jusqu’à l’incompréhension, je me suis formulé une ou deux hypothèses. Celui qui voulait trucider au couteau a publié son article dans une revue bien connue ; l’autre, qui dirigeait un groupe WhatsApp raciste, s’exprimait en ligne. Je me suis demandé si les différences entre les deux Unias s’expliquaient par la différence de support des opinions. Peut-être qu’insulter ou vouloir assassiner était licite sur support papier mais illicite sur support électronique ? Cela m’a paru trop léger comme explication.
Deux poids deux mesures
J’ai cherché à mieux m’informer. Je me suis connecté au site d’Unia. J’ai voulu consulter les communiqués de presse. Sur la rubrique ‘Actualités’, on peut faire des recherches par mot-clé. J’ai donc tapé « Van Langenhove » et j’ai trouvé, dans le communiqué du 13 janvier 2026, la phrase que j’ai recopiée en haut de ce texte. On en trouve aussi un communiqué du 6 juillet 2023 informant que Unia a déposé plainte contre ledit monsieur suspecté d’inciter à la discrimination, la haine ou la violence suite à la diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo où « il crée à tout le moins sciemment un contexte menaçant, hostile, insultant, humiliant ou blessant à l’égard des personnes » d’un groupe minoritaire souvent victime de discriminations. À nouveau, cette plainte était motivée par un fait survenu sur les réseaux sociaux et non dans la presse écrite. Encore une fois, cela m’a paru assez léger comme explication.
J’ai alors pensé qu’annoncer par écrit dans une publication à grand tirage qu’on souhaite trucider à l’aide d’un grand couteau de cuisine quelques personnes, non pas quelconques, mais appartenant à un groupe bien identifié, ne voulait pas dire qu’on incitait d’autres personnes à en faire de même. Et que donc vouloir planter un couteau pointu dans la gorge de ces personnes bien identifiées ne constituait pas, nécessairement, une incitation à la haine. C’est une chose de dire « je veux les écraser tous jusqu’au dernier », c’est une tout autre chose que de dire « aidez-moi à les écraser tous jusqu’au dernier ». Cette explication m’a paru non moins fumeuse que la première, surtout à la lumière du communiqué du 6 juillet 2023. Car l’expression de l’intention de trucider soi-même peut, en elle-même, créer « à tout le moins sciemment un contexte menaçant, hostile, insultant, humiliant ou blessant à l’égard des personnes ».
« Que faire face à une haine possible envers un juif gay ? »
À court d’hypothèses pour expliquer l’incompréhensible contradiction entre une Unia qui ne veut pas de la haine en ligne et une autre Unia qui ne voit rien à redire de la haine par écrit, je me suis demandé si la qualité des groupes minoritaires souvent discriminés pouvait en fournir une, d’explication. Je me suis donc tourné vers l’identité de ces deux groupes. L’un, celui concerné par l’affaire Van Langenhove, correspond au collectif « LGTBI+ » selon le site de Unia. L’autre, celui concerné par l’affaire du couteau enfoncé dans la gorge, (l’affaire Brusselmans – Humo1) correspond au collectif « Juif ».
Se pourrait-il que la différence d’attitude de Unia (car en fait il n’y a qu’une Unia, je le confesse) de porter plainte quand la possible haine concerne le collectif LGTBI+ et de ne pas porter plainte quand la possible haine concerne les juifs soit motivée par l’identité de ces deux collectifs ? Si c’est le cas, ce que je ne me permets pas de penser, reste alors le problème insoluble pour Unia. Que faire face à une haine possible envers un juif gay ?
Daniel Rodenstein, membre de l’Institut Jonathas
(Photo Belga : Benoît Doppagne)
- Ne cherchez pas le mot « Brusselmans » sur le site d’Unia. Il n’y figure pas. ↩︎