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Une « Bruxelles militaire », c’est une Belgique qui compte dans un monde tripolaire (carte blanche)

par Contribution Externe
Photo Belgaimage

Comment réagiraient Washington, Moscou et Pékin  à l’émergence d’une « Washington de l’Europe », c’est-à-dire une capitale européenne dotée d’institutions de défense intégrées et d’un véritable centre de commandement stratégique ? La réaction des Etats-Unis  sera probablement ambivalente, voire contradictoire : oscillant entre soulagement, rivalité et méfiance.

Le premier réflexe des Américains sera un allègement stratégique. Beaucoup à Washington verront une « Bruxelles militaire » positivement, parce que l’Europe assumera enfin sa propre sécurité et les États-Unis pourront réduire leur présence militaire en Europe. Ce qui libérera des ressources américaines pour d’autres théâtres d’opérations (Indopacifique, Chine, Moyen-Orient).

On entendra des arguments du type : “Si les Européens veulent payer pour leur défense, tant mieux.” Cette position sera surtout celle des républicains et des démocrates réalistes en politique étrangère. Mais rapidement poindra une inquiétude stratégique. Washington se posera très vite une question clé : “Cette Europe militaire sera-t-elle une alliée fiable… ou un acteur autonome qui nous contestera ?

Je vois poindre trois craintes américaines probables. D’abord, une « Bruxelles militaire » réduira l’influence directe des États-Unis sur les choix de défense européens, les ventes d’armes, et la diplomatie de sécurité. L’OTAN était aussi un outil d’influence américaine. Sa disparition signifiera l’affaiblissement du levier américain en Europe.

Ajoutons à cela la crainte d’une concurrence industrielle militaire. En effet, une Défense Autonome Européenne  forte voudra produire ses propres armes, réduire sa dépendance aux équipements américains, et concurrencer Lockheed Martin, Boeing, Raytheon, etc. Cela déclenchera une guerre commerciale de l’armement entre UE et États-Unis.

Enfin, si la France domine la nouvelle architecture militaire européenne, Washington craindra une Europe trop indépendante, moins alignée sur les intérêts américains, plus ouverte à des compromis avec la Chine ou la Russie. On peut en déduire la stratégie probable des Etats-Unis. Washington cherchera à rester le partenaire privilégié de Bruxelles, mais en mode bilatéral : accords militaires UE–USA, partage de renseignements, coopération technologique…

Mais Washington cherchera aussi à diviser subtilement l’Europe en soutenant les pays pro-américains (Pologne, Pays baltes, peut-être Pays-Bas), contre un noyau franco-allemand trop autonome.

En somme: les États-Unis accepteront une « Bruxelles militaire », mais tenteront de la contrôler indirectement.

La réaction de la Russie sera certainement plus franche : basculant entre hostilité frontale et escalade de pression. Pour Moscou, une « Bruxelles militaire » sera perçue comme une menace stratégique directe — peut-être même pire que l’OTAN. En effet, l’OTAN était dominée par les États-Unis (acteur externe à l’Europe), mais une Europe militaire sera une puissance continentale autonome, directement voisine de la Russie.

Les Russes se diront : “Nous n’aurons plus affaire à Washington, mais à un bloc européen uni, juste à nos frontières.” Le réflexe naturel de la Russie sera une militarisation accrue de ses frontières occidentales. La Russie renforcera ses troupes en Biélorussie, ses bases à Kaliningrad, ses forces armées en Arctique et en mer Baltique.

En outre, la guerre hybride contre Bruxelles reprendra de plus belle. Moscou lancera très probablement plus de cyber attaques contre les institutions européennes, davantage de campagnes de désinformation, un soutien accru aux partis anti-UE, une pression énergétique croissante et diverses opérations d’influence en Belgique, en France, en Allemagne.

Moscou cherchera à opposer l’Est et l’Ouest de l’Europe, encourager les nationalismes, fragiliser l’unité européenne. Avec un risque non négligeable d’escalade militaire, surtout si l’Europe déployait des forces en Pologne, Roumanie ou Baltique, ou y installait des systèmes anti-missiles puissants. Le Kremlin considérerait cela comme une menace directe.

En résumé : la Russie serait l’acteur le plus hostile à une « Bruxelles militaire ».

Pékin réagira très différemment de Moscou. Pas d’hostilité directe, mais opportunisme stratégique.

Pour la Chine, une Europe plus indépendante des Etats-Unis est foncièrement une bonne nouvelle. L’affaiblissement de l’OTAN est globalement positif, car cela affaiblit le leadership américain, crée un monde plus multipolaire et réduit mécaniquement l’alignement automatique de l’Europe sur Washington. Pékin pourra voir une « Bruxelles militaire » comme un nouvel pôle de puissance avec lequel négocier.

La Chine cherchera probablement à séduire économiquement l’UE (investissements, accords commerciaux, technologies vertes, routes de la soie 2.0.) afin de faire de l’Europe un partenaire économique majeur plutôt qu’un bloc militaire hostile.

En même temps, Pékin cherchera à diviser l’Europe subtilement en soutenant par exemple les pays plus conciliants (Italie, Espagne, Grèce, Hongrie), contre une ligne dure franco-allemande. Mais contrairement à la Russie, la Chine évitera toute escalade militaire en Europe. Son terrain de confrontation avec l’Occident reste surtout Taïwan, la mer de Chine, et la zone Indopacifique. La seule ligne rouge chinoise : Pékin s’inquiéterait si une « Bruxelles militaire » s’alignait fortement sur Washington contre la Chine, ou soutenait militairement Taïwan. Dans ce cas, la Chine pourrait sanctionner l’UE, réduire ses échanges, et mener elle aussi davantage de cyber opérations hostiles.

En résumé, l’émergence d’une « Bruxelles militaire » contribuera à l’éclosion d’un monde tripolaire (américain, chinois, européen) donnant à la Belgique une influence globale sur le nouvel ordre mondial dans lequel trois visions du monde s’affronteront. Les Etats-Unis verront dans une « Bruxelles militaire » une alliée potentielle mais rivale, et leur réaction dominante seront la coopération et la pression. La Russie y verra une menace existentielle et réagira par une hostilité frontale. La Chine y verra une opportunité stratégique et cherchera à séduire…et à diviser.

La Russie restera une grande puissance militaire, mais plus isolée diplomatiquement. Notre bienaimée Bruxelles deviendra une cible majeure pour la Russie (cyber, espionnage, désinformation) ; un lieu clé de négociation avec les États-Unis ; un terrain vital de diplomatie économique avec la Chine.

Notre Royaume devra donc investir massivement en cyber défense, renforcer significativement son contre-espionnage, et jouer astucieusement un rôle diplomatique de médiation.

Bruxelles militaire : petit Royaume, impact mondial.

Carl-Alexandre Robyn, ingénieur-conseil en valorisation de startups et fondateur du MDM (Mouvement Droite Moderniste)

(Photo Belgaimage)

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