Plus de 600 jours sans gouvernement. À Bruxelles, l’anomalie politique est devenue une normalité institutionnelle. Une capitale européenne administrée en affaires courantes, incapable de trancher, d’arbitrer ou même de décider de projets déjà votés. Une situation si durable, si absurde, qu’elle attire désormais l’attention appuyée… de la presse étrangère.
Que le Figaro y ait consacré un long reportage à l’enlisement bruxellois n’a, en soi, rien d’anodin ; que cela devienne presque une chronique régulière en dit long sur le degré de sidération que suscite aujourd’hui la gouvernance, ou plutôt la non-gouvernance, de Bruxelles, pourtant le siège des institutions européennes.
Une capitale en suspens
Les signes de cette paralysie sont visibles à tous les étages. Des chantiers bloqués faute d’arbitrage politique, des projets d’infrastructures reportés, des décisions budgétaires gelées, parfois pour des montants relativement marginaux, mais impossibles à valider en l’absence d’un exécutif de plein exercice. Même les symboles s’enlisent : ici un rond-point emblématique dont l’aménagement final reste en suspens, là un bâtiment public encerclé d’échafaudages depuis des décennies, en l’occurrence le palais de justice, dont on pourrait naïvement croire qu’il dût, lui, cette icône régalienne, donner le change.
Officiellement, la région fonctionne. Les crédits provisoires sont votés, l’administration tourne, les ministres démissionnaires expédient les affaires courantes. Mais derrière cette façade plus rien ne se décide. Les investissements publics sont à l’arrêt, les primes suspendues, les appels d’offres retardés. Dans des secteurs entiers – urbanisme, mobilité, rénovation, associatif –, l’attentisme est devenu la règle.
Une crise politique devenue structurelle
Le blocage ne relève plus de la contingence électorale. Il est structurel. Coalitions impossibles, veto croisés entre partis francophones et néerlandophones, refus de gouverner avec certains acteurs jugés infréquentables, impossibilité constitutionnelle de dissoudre le Parlement régional : toutes les issues sont fermées.
Nous arrivons naturellement à une région qui accumule les records… d’immobilisme, et comme disait Edgar Faure, quand l’immobilisme se met en place, rien ne peut l’arrêter. La dette régionale atteint des niveaux plus que préoccupants tandis que la pauvreté progresse, que l’insécurité se banalise et que le narcotrafic s’installe durablement dans certains quartiers. Une situation que certains responsables politiques résument crûment, parlant d’une grande métropole en décomposition lente, minée par les compromis sans projet et les équilibres artificiels.
Une ville fragmentée, sans récit commun
Au-delà des chiffres et des institutions, c’est le malaise urbain qui frappe le monde. Bruxelles apparaît comme une ville morcelée, où les bulles sociales, culturelles et communautaires se juxtaposent sans réellement se rencontrer, comme une capitale à plusieurs vitesses, où la coexistence remplace progressivement le vivre-ensemble.
Le taux d’abstention élevé, la faible maîtrise des langues nationales par une partie de la population, la montée de formations explicitement communautaristes et l’éclatement des compétences publiques renforcent ce sentiment d’un espace politique sans centre de gravité. Une ville-monde, certes, mais de plus en plus sans boussole collective.
Quand le regard extérieur devient un miroir cruel
Que ce constat soit posé par des journalistes français n’est pas anecdotique. Il agit comme un miroir cruel pour une capitale habituée à se penser comme le cœur administratif de l’Europe. Bruxelles, souvent prompte à observer, commenter et juger les dysfonctionnements des autres États, se retrouve aujourd’hui disséquée de l’extérieur comme un cas d’école de paralysie démocratique.
Ce regard étranger met en lumière ce que beaucoup de Bruxellois perçoivent confusément : l’absence de gouvernement n’est plus un incident, mais le symptôme d’un système à bout de souffle, incapable de produire un projet commun pour une ville de plus d’un million d’habitants.
L’attente comme horizon politique
Dans ce contexte, l’attentisme est devenue une politique en soi. Attente d’un compromis improbable, attente d’un sursaut collectif, attente – pour certains – d’un choc budgétaire ou institutionnel qui forcerait enfin les acteurs à sortir de leur léthargie. Pendant ce temps, les entreprises retardent leurs investissements, les associations réduisent leurs activités, et les habitants s’habituent à l’idée que plus rien ne se décide vraiment.
C’est peut-être ça le plus inquiétant, la sidération ne provoque plus de révolte, seulement de la lassitude. Et c’est précisément cette normalisation de l’anormal qui frappe tant nos amis français, et sûrement beaucoup d’autres.
Quand une capitale européenne peut rester plus de 600 jours sans gouvernement effectif, et continuer malgré tout à fonctionner tant bien que mal, la question n’est plus seulement politique, elle devient existentielle. Que reste-t-il d’un projet commun quand plus personne ne semble prêt à le porter ?
Harrison du Bus
(BELGA PHOTO ERIC LALMAND)