François Lenglet : « Le plus frappant dans cet accord, c'est que l'UE est humiliée et contente »
Publié par Maxence Dozin
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Le spécialiste de l'économie, chroniqueur sur TF1-LCI, a fait l'objet d'un long entretien dans Le Figaro. Il espère notamment que l'Europe pourra tirer de ces évènements une « leçon utile ».
Dans un long entretien paru dans Le Figaro, François Lenglet revient sur l'épisode de la négocation des droits de douane entre Union européenne et États-Unis. Pour l'éditorialiste, « cet accord est tout sauf surprenant. Il matérialise le rapport de force entre l’Amérique de Trump et l’Europe : tout pour moi, le reste pour toi ». Le côté assez paradoxal de ces accords est que l'UE est « humiliée et contente », estime-t-il. « Dans la hiérarchie des royaumes tributaires de l’empire américain », continue M. Lenglet, « nous occupons un rang intermédiaire, entre le Royaume-Uni, qui s’en sort mieux, et le Japon, duquel Trump a obtenu le versement de plusieurs centaines de milliards directement au Trésor américain ».
Comment expliquer que Bruxelles et la présidente de la Commission, Mme von der Leyen, n'aient pas pu affirmer une position plus vigoureuse ? L'économiste estime à ce sujet qu'« il faut se souvenir que l’Union européenne n’a pas été conçue pour peser dans le jeu mondial. La raison d’être fondamentale de la Commission de Bruxelles, c’est de surveiller les États membres pour qu’ils se soumettent aux règles du marché unique et de la concurrence ». « Mais les temps sont bouleversés », poursuit-il : « la mondialisation change de nature et de périmètre (...). Il ne peut y avoir de mondialisation sans maître du monde assumé. La Commission devrait donc s’appuyer sur les frontières et pratiquer une sorte de nationalisme européen (...) pour défendre les États membres dans la grande confrontation entre les empires. Elle en est incapable car il faudrait pour cela qu’elle renie les traités. Elle court donc comme un canard sans tête, désorientée par la disparition du monde d’hier ».
Des secteurs sous pression
Quels seront les secteurs les plus, touchés, et dans quelle mesure faut-il craindre une vague de délocalisations diligentée par des secteurs désireux d'échapper à la vague de taxes à l'exportation ? À cette question, François Lenglet estime que, parmi les produits d'exportation français, « (c'est dans l'alientaire - hors spiritueux) où les marges risquent d'être le plus mises sous pression ». Les industries du luxe et du haut de gamme, en principe, devraient « (absorber le choc) », estime-t-il, « mais les produits grand public, plus sensibles au prix, devraient souffrir ». « Les équipementiers, sous-traitants des constructeurs européens, pourraient toutefois subir les conséquences de la pression sur les exportateurs allemands (de voitures) » souligne-t-il par ailleurs : « dans tous ces domaines, les industriels vont tenter de produire davantage aux États-Unis, pour échapper aux taxes. Il peut donc y avoir une nouvelle vague de délocalisations. Restent enfin des industries dans l’incertitude, car leur régime douanier n’a pas encore été défini, comme la pharmacie ».
« Une leçon utile »
« Il faut espérer que cette affaire aura au moins eu pour effet de révéler à l’Europe, à ses citoyens et ses dirigeants, l’ampleur des changements en cours dans les relations internationales », conclut l'éditorialiste. « Dans la confrontation qui s’intensifie, tout est stratégique, y compris les questions commerciales. Tout a un prix. Tout est levier pour obtenir de l’influence ou des ressources. Cela exige de nous une révolution, dans l’idéologie et dans l’action, après quarante ans où le libre-échange était considéré comme l’état naturel des rapports internationaux, indépendant des questions politiques et profitables à tous. Le commerce retourne à sa place, asservi à des objectifs politiques. De ce point de vue, Trump nous donne une leçon douloureuse, mais fort utile ».
Maxence Dozin
(Photo : Gilles Bader /La Provence)