On n’interdit plus de parler… on interdit de penser à voix haute (Carte blanche)
"Nous assistons depuis cinq-six ans à la création d’un vocabulaire collectif qu’il est bon de respecter. Une route narrative qu’il ne s’agit pas de quitter." Une carte blanche de Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d'Anderlecht.
Publié par Contribution Externe
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Vous avez vu, Jacqueline Galant, la Ministre des médias, a été prise dans une polémique pour avoir partagé une opinion sur sa conception de la RTBF ? Je ne vais pas me prononcer sur le fond. Je ne suis pas experte en médias. Par contre, il y a beaucoup à dire sur les mécanismes mis en place depuis plusieurs années en termes de communication politique. Et de communication autour des politiques.
Nous assistons depuis cinq-six ans à la création d’un vocabulaire collectif qu’il est bon de respecter. Une route narrative qu’il ne s’agit pas de quitter. Un langage inclusif, des formules obligatoires, des périphrases infinies ont été installées. Tout cela devait ouvrir le débat. Mais à force de vouloir corriger le réel par les mots, on a fini par filtrer la pensée elle-même. Certains termes deviennent imprononçables. Certaines idées deviennent indicibles. Certaines préoccupations deviennent suspectes avant même d’être discutées.
Ce n’est pas ainsi qu’on renforce la démocratie. C’est ainsi qu’on l’appauvrit.
Car la démocratie n’est pas un espace sans heurts. C’est un espace où l’on accepte le conflit d’idées — tant qu’il reste dans le cadre du droit et du respect des personnes. Confondre respect et évitement, c’est renoncer à l’essentiel.
La vraie violence est parfois silencieuse
Il y a une violence qui ne crie pas, ne casse rien, ne menace personne. C’est celle qui consiste à faire taire sans interdire, à culpabiliser sans argumenter, à disqualifier sans répondre. Ou à changer un mot pour un autre pour faire croire que ce qui a été dit n’était pas dans le narratif. Concernant la séquence sur le débat de la RTBF, invité sur la Première, le président du MR Georges-Louis Bouchez a été interrogé par le journaliste politique Thomas Gadisseux qui lui demandait si, en citant la Ministre, elle avait eu raison de dire qu’elle « estimait que les changements de direction allait apporter des évolutions alignées sur l’autre échiquier politique ». Le problème, Jacqueline Galant n’a jamais « estimé », elle a « espéré ». La nuance paraît infime, mais elle change tout le sens de la phrase. On peut espérer, quand on est Ministre, qu’une nouvelle direction sera plus ouverte à certains sujets. L’espoir et l’opinion ne sont pas des délits. Par contre, si elle avait« estimé », là, on aurait pu y voir une ingérence.
Réapprendre à supporter le désaccord
Au-delà de ces nuances de vocabulaire, il est essentiel de rappeler que la démocratie ne sera jamais confortable. Elle ne sera jamais totalement bienveillante. Elle implique l’acceptation du désaccord, du malaise, parfois même de la colère. Vouloir la transformer en espace émotionnel sécurisé, c’est la priver de sa vitalité. En politique, on a le droit d’exprimer des espoirs sans se prendre une fronde bien-pensante. La bienveillance ne devrait pas être une obligationidéologique. Elle devrait rester une attitude personnelle, librement choisie, jamais imposée comme condition préalable à la parole. Une société où l’on n’ose plus penser à voix haute est une société qui finit par penser en silence ou pire, par s’arrêter de penser.
À force de vouloir éviter les chocs, on crée des fractures invisibles. Et elles, quand elles surgissent, ne sont jamais bienveillantes.
Dans l’espace public, le consensus est devenu un objectif en soi. Non pas le consensus issu de la discussion, mais le consensus préfabriqué, celui qu’il ne faut surtout pas troubler.
Résultat : on préfère ne plus poser certaines questions plutôt que de risquer une controverse.
Parler d’insécurité ? Attention au vocabulaire.
Parler d’immigration ? Prudence sur les nuances.
Parler de dérives communautaires, de services publics à bout de souffle, de réalités de terrain ? À condition de bien choisir ses mots, ses précautions, ses excuses préalables.
À force de vouloir éviter toute friction, on fabrique un débat public aseptisé, où les problèmes existent toujours… mais ne sont plus vraiment nommés. Et ce silence n’apaise rien. Il nourrit la frustration, le ressentiment, la défiance.
Les citoyens le sentent. Ils voient bien que ce qu’ils vivent n’est pas toujours ce qu’on leur décrit. Ils entendent des discours très policés, très corrects, très prudents, et pourtant de plus en plus éloignés de leur réalité.
Et cet état de fait est dangereux, car si on n’aborde pas les vrais questions, si on élude le réel, on risque de le voir rattraper par de vieux démons. Jordan Bardella président en 2027, ce n’est plus un épouvantail qu’on agite, c’est de plus en plus ce qui risque de s’imposer à 68 millions de Français.
Marcela Gori, vice-présidente du CPAS d'Anderlecht (MR)