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Assez du tabou sur les Juifs et l’argent (carte blanche)

par Contribution Externe
©Julien Mattia / Le Pictorium/MAXPPP

Parler des stéréotypes antisémites demeure souvent un exercice contourné, embarrassé, fragmentaire. Pourtant, l’un d’entre eux — le plus ancien et le plus structurant — reste largement intouchable : celui qui associe les Juifs à l’argent. C’est précisément ce stéréotype que j’ai choisi d’aborder frontalement, il y a plus de dix ans, en réalisant à New York un documentaire consacré à la pauvreté juive.

Ce film, réalisé en 2012 avec des moyens extrêmement limités, est né d’un constat personnel. Après le meurtre d’Ilan Halimi, j’ai pris la mesure d’un antisémitisme qui ne se dissimulait plus, mais s’exprimait sans détour. J’ai alors voulu interroger un angle rarement abordé : l’écart entre la représentation dominante des Juifs comme groupe socialement protégé et la réalité d’une précarité largement invisible.

Un stéréotype ancien, des effets bien réels

Les chiffres disponibles montrent une réalité plus contrastée que l’imaginaire collectif. Environ 20 % des Juifs dans le monde vivraient aujourd’hui dans des situations de pauvreté ou de grande vulnérabilité. Cette pauvreté est diverse. À New York, qui accueille la plus grande communauté juive hors d’Israël, elle concerne aussi bien des familles orthodoxes nombreuses que des survivants de la Shoah isolés, des Juifs originaires de l’ex-URSS ou encore des Israéliens venus chercher une stabilité économique et administrative qu’ils n’ont pas trouvée.

Ce décalage entre la réalité sociale et le stéréotype a des conséquences concrètes. Il alimente l’hostilité, nourrit l’indifférence et peut servir de justification implicite à des violences bien réelles. Plus silencieusement encore, il freine la solidarité interne : nombre de donateurs ignorent que des membres invisibles de leur propre communauté ont besoin d’aide.

Le silence persistant autour de la pauvreté juive

Lorsque j’ai entrepris ce travail, j’ai sollicité de nombreux médias, associations et personnalités. À New York, seules quatre personnes ont accepté de témoigner. Quatre. Après le tournage, j’ai découvert que la difficulté ne faisait que commencer.

Depuis plus de dix ans, ce documentaire est resté largement ignoré. Aucun grand média juif américain ne l’a relayé. Un seul média israélien s’y est intéressé. Rien, ou presque, ailleurs en Europe. Ce silence contraste avec les discours actuels appelant à la mobilisation contre l’antisémitisme, comme si celui-ci était apparu soudainement après le 7 octobre.

Pourtant, une question simple mérite d’être posée : dirait-on sérieusement que l’antisémitisme a reculé au cours des vingt dernières années ? La réponse, chacun la connaît.

Mobilisation, efficacité et angle mort

Les appels à l’action sont aujourd’hui omniprésents. Ils sont nécessaires. Mais ils méritent aussi d’être évalués à l’aune de leurs résultats. Malgré les campagnes de communication, les colloques, les levées de fonds et les initiatives symboliques, la courbe de l’antisémitisme continue de progresser.

Cette dissonance interroge. La critique ne vise pas l’idée même d’engagement, mais certaines formes de mobilisation qui peinent à produire des effets mesurables, et qui laissent de côté des initiatives de terrain jugées trop dérangeantes ou insuffisamment consensuelles. S’attaquer au stéréotype fondateur — celui qui lie systématiquement Juifs et richesse — reste pourtant une priorité si l’on veut agir sur les causes profondes de la haine.

Diasporas en recomposition, vulnérabilités persistantes

Dans plusieurs grandes villes occidentales, afficher sa judéité est devenu plus risqué. Cette insécurité alimente des interrogations profondes sur l’avenir des communautés juives en diaspora. Certains observateurs estiment que, si la situation devait se dégrader durablement, des recompositions pourraient s’accélérer : retours vers des pays d’origine, redéploiements vers l’Europe centrale ou orientale, ou départs vers des destinations perçues comme plus sûres.

Ces dynamiques, si elles se confirment, risquent de renforcer une fracture déjà existante : ceux qui disposent des moyens de partir, et ceux qui restent, faute de ressources. Les plus vulnérables, une fois encore, seraient les premiers exposés.

La question du lien à Israël illustre également cette complexité. Tous les Juifs de diaspora ne s’y projettent pas nécessairement. La guerre, l’instabilité régionale, les difficultés économiques et linguistiques dissuadent certains. Or, Israël lui-même compte une proportion importante de citoyens vivant dans la pauvreté. Là encore, le sujet reste largement évité.

Sortir du déni pour agir utilement

On ne mettra pas fin à l’antisémitisme par des slogans ni par des postures. En revanche, il est possible d’éviter le gaspillage de moyens dans des dispositifs inefficaces et de recentrer l’attention sur ceux qui en ont réellement besoin. Briser le tabou de la pauvreté juive n’est ni un luxe ni une provocation : c’est une nécessité.

Faute d’intérêt institutionnel, j’ai choisi de rendre ce documentaire accessible gratuitement. Il n’a bénéficié d’aucune subvention publique. Son budget s’élève à 2 000 dollars. Il est désormais en ligne, librement consultable. Le regarder, le partager, en débattre, serait déjà une manière concrète d’agir.

Le silence, lui, n’a jamais protégé personne.

Sasha Andreas, réalisateur indépendant

(©Julien Mattia / Le Pictorium/MAXPPP)

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