Bruxelles : plus de 600 jours sans gouvernement, ce qu’on oublie de dire (Chronique)
Publié par Contribution Externe
Une chronique de Merry Hermanus
Pas de doute : la machine à gaz conçue par Dehaene et Moureaux ne peut plus fonctionner. La masse de tubes, fils électriques, filtres, ressorts, batteries, poids, contrepoids et d’alambics divers et variés ne produit plus que du chaos, lequel s’ajoute à celui qui règne déjà dans la grande majorité des communes.
À cela s’est ajouté le vote multiple, superbe prime gracieusement offerte au communautarisme, qui fait de la plupart des parlementaires des gagnants du Win for Life et de Bruxelles une curiosité dont on parle à l’étranger. Les plus audacieux viennent même la visiter — et la photographier — en restant discrets… sait-on jamais !
Dotée d’une architecture institutionnelle totalement obsolète, la Région bruxelloise se trouve dans une situation inextricable.
Il faut rappeler que cette pléthore d’élus et d’institutions, dont même le New York Times a parlé, a été voulue par ceux qui ont concocté la loi spéciale de 1988, acte de naissance de la Région bruxelloise. Imaginez : neuf ministres et secrétaires d’État, 89 députés, la Cocof, la Cocon, la coupole commune, tous les organismes d’intérêts publics, les intercommunales, les sociétés de logement, les zones de police, les 19 communes, les 19 CPAS… autant de pièces d’un immense puzzle dont les éléments ne s’emboîtent pas. En revanche, ils rapportent gros en termes de mandats.
Pourquoi un tel embrouillamini ? Parce qu’il a été voulu et sciemment organisé. Et c’est précisément cela qu’on ne rappelle jamais. Et pour cause.
Ceux qui, par curiosité, liront la presse de l’époque découvriront que les néerlandophones exigeaient, pour marquer leur accord sur l’érection d’une région bruxelloise, que ce mille-feuilles institutionnel soit mis en place afin de protéger la minorité flamande. Et surtout — attention, là est la clé — c’était le prix à payer pour que le gouvernement fédéral soit paritaire, Premier ministre excepté, celui-ci étant considéré comme linguistiquement asexué. Voilà la réalité qu’il faut rappeler. Et ce sont les Bruxellois qui en paient la facture.
Or, depuis 1988, les choses ont profondément changé. Il ne reste à Bruxelles qu’à peine 5 % de néerlandophones. Si les listes flamandes recueillent davantage de voix — et de plus en plus — c’est parce que nombre de francophones bruxellois votent sur ces listes. L’exemple de Groen est à cet égard révélateur, tout comme le score du Team Fouad Ahidar, qui a non seulement bénéficié de voix francophones, mais a également placé des candidats francophones sur sa liste. Nul ne peut nier que la confusion est totale.
Il n’y a que les sourds pour ne pas reconnaître que la seconde langue parlée à Bruxelles n’est pas le flamand, mais l’arabo-berbère.
Les protections issues de la loi spéciale n’ont donc plus aucun sens. Ce sont des institutions qui non seulement tournent à vide, mais ne produisent plus que des mandats et des confusions de toutes natures. Dotée d’une architecture institutionnelle totalement obsolète, la Région bruxelloise se trouve dans une situation inextricable. Le mille-feuilles est devenu indigeste et, surtout, inamendable. Il ne correspond plus à aucune réalité.
La médiocrité persistante des gouvernements qui se sont succédé depuis plus de quinze ans, combinée à l’absence d’une véritable politique budgétaire, conduit irrémédiablement à la faillite — un état de fait dans lequel la Région se trouve déjà. Ce ne sont pas les gesticulations médiatiques du nouveau ministre des Finances qui me feront changer d’avis. Sven Gatz était ce que l’on appelle à Bruxelles, de manière imagée, un flawe Lagardère ; son successeur n’en est pas moins un personnage tout droit sorti de la Commedia dell’Arte. Je laisse aux lecteurs le soin de deviner son rôle.
Il n’y a donc aucune illusion à se faire. Si une équipe gouvernementale devait voir le jour, sa composition — affreuse mosaïque de poussières partisanes, dont certaines surgies de nulle part comme le bidule confessionnel d’Ahidar — constituerait une énième équipe de bras cassés, incapable de résoudre des problèmes aujourd’hui insolubles sans une réforme globale et profonde de l’ensemble des institutions bruxelloises, communes comprises. Trop de personnes, sans véritable profession, vivent grassement sur la bête, n’ayant pour seul projet que de durer afin de préserver un statut social et financier aussi inespéré que confortable.
Pendant ce temps, chaque mois, la dette augmente de 100 millions d’euros. Dans deux ans, toutes choses restant égales par ailleurs, la charge de la dette atteindra 30 % du budget régional. Et pourtant, les ministres sortants se permettent d’organiser des stages de formation et de cohésion d’équipe, se la coulant douce. Une démonstration supplémentaire que ces salariés de la politique, totalement hors sol, n’ont aucune conscience de la réalité vécue par les habitants de cette ville, qui risque de devenir un désert économique peuplé d’infra-salariés ou de demandeurs d’emploi… certes dotés de pistes cyclables.
Un exemple parmi d’autres : dans le nord-ouest de Bruxelles, certaines tours de logements sociaux sont privées de chauffage. Comme à Cuba… mais sans les palmiers.
La Région devient une zone de non-droit, où l’on tue, où l’on immole par le feu, où l’on se poignarde à tire-larigot. Les classes moyennes votent avec leurs pieds et quittent dare-dare cet enfer urbain, fiscal et sécuritaire. Les commerçants ferment boutique les uns après les autres. Regardez autour de vous. Et pendant ce temps, on cherche des démineurs… Quelle sinistre farce.
L’urgence n’est donc pas de former un gouvernement, mais d’exiger du Parlement fédéral une réforme globale. Ah ! Mais zut, j’oubliais : pour cela, il faut du courage… et ça, il n’y en a plus en magasin.
Merry Hermanus
(Photo : Sophie Hugon / Hans Lucas)