Eric Muraille: « L’ULB doit redevenir un lieu de confrontation intellectuelle pluraliste, et non une tribune idéologique »
La polémique entre Georges-Louis Bouchez et une partie du monde académique ne retombe pas. Après les critiques formulées par le président du MR sur une supposée dérive idéologique au sein de Université libre de Bruxelles, l’université a vivement réagi, dénonçant une remise en cause de sa place dans la démocratie. Liberté académique sous tension, intégrité du campus, accusations de deux poids deux mesures, rapport à l’islamisme, boycott académique d’Israël, autocensure… On en parle avec Eric Muraille, professeur à la Faculté de médecine de l’ULB et directeur de recherches au FRS-FNRS.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
Dans cet entretien, Eric Muraille analyse l’évolution récente de l’ULB, qu’il juge marquée par une politisation institutionnelle et un affaiblissement de la neutralité académique. Il évoque des conférences perturbées, des prises de position universitaires sur des enjeux géopolitiques, la présence de groupes militants radicaux et une autocensure croissante chez certains enseignants. Selon lui, la crise actuelle renvoie à une transformation plus profonde du Libre Examen, dont le cadre normatif se serait progressivement dissous, laissant place à une permissivité idéologique qui mettrait en tension la liberté académique et l’intégrité du campus.
L’Université libre de Bruxelles se retrouve au cœur d’un débat sensible sur la liberté académique, la neutralité institutionnelle et l’évolution du Libre Examen. À la suite des accusations de politisation formulées par Georges-Louis Bouchez, plusieurs voix issues du monde académique dénoncent un climat de permissivité idéologique et des tensions croissantes sur les campus. Le biologiste et professeur Eric Muraille revient ici sur ce qu’il considère comme un tournant dans le fonctionnement de l’ULB, entre militantisme, autocensure et fragilisation du débat contradictoire.
Entretien avec Eric Muraille
21News : Bonjour Eric Muraille, vous affirmez que l’ULB serait aujourd’hui dans une forme de « déni » face aux accusations de politisation émises par Georges Louis Bouchez. De quoi parlez-vous concrètement : d’un problème de liberté académique ou de valeurs liées au Libre Examen ?
Eric Muraille : Les universités sont des lieux de production, de transmission et de critique des savoirs. Elles fonctionnent comme des laboratoires d’idées, ce qui inclut naturellement les idées politiques. Il est donc légitime que des chercheurs et des étudiants prennent des positions politiques, s’organisent et militent. La libre expression politique sur les campus fait partie intégrante de la liberté académique moderne, telle que définie notamment par l’Academic Freedom Index (AFI).
On ne peut donc pas reprocher à une communauté universitaire d’être politiquement active. En revanche, la liberté académique peut être mise en tension lorsque l’institution elle-même adopte officiellement des positions politiques sur des sujets clivants. L’université n’est pas un « club politique ». Pour garantir la liberté de l’ensemble de ses membres, elle est tenue à une forme de neutralité, ou à tout le moins de retenue, institutionnelle sur les questions qui ne relèvent pas directement de ses missions fondamentales : l’enseignement et la recherche.
Or, l’ULB s’est récemment écartée de ce principe, comme d’autres universités belges. À l’initiative de l’UGent et de l’ULB, les universités belges ont appelé à la suspension de l’accord d’association entre l’UE et Israël, un accord global qui encadre les relations économiques, culturelles et académiques entre les deux parties. En demandant la fin de cet accord, les universités ont cherché à peser directement sur la politique étrangère européenne. Les universités belges ont également décidés d’imposer un boycott académique des institutions européennes. En pratique, aujourd’hui, les chercheurs de l’ULB ne peuvent plus soumettre des projets de recherche européen impliquant un partenaire israélien. Il n’y a plus non plus d’échange d’étudiants avec les universités israéliennes.
Cette prise de position est présentée comme fondée sur des considérations morales et sur le droit international. Or, il n’appartient pas à l’université de déterminer ce qui est moralement juste ou injuste, pas plus que d’interpréter et d’appliquer des obligations juridiques qui relèvent des États. Sur ce dossier, l’ULB a adopté une position politique explicite, qui correspond clairement à celle défendue par une partie de la gauche politique belge, un constat difficilement contestable.
21News : Un autre indicateur de la liberté académique défini par l’AFI concerne ce que l’on appelle « l’intégrité du campus ». Est-elle aujourd’hui garantie à l’ULB ?
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