La gauche recycle ses échecs et demande aux jeunes d’y croire encore (Carte blanche)
Publié par Contribution Externe
Une carte blanche de Stéphane Gurbuz, président des Jeunes MR de Bruxelles-Périphérie
J’ai 25 ans, et politiquement, je n’ai connu qu’un seul paysage : celui d’une Région bruxelloise gouvernée depuis 1989 par des majorités où la gauche occupe une position centrale, parfois accompagnée d’autres formations, mais toujours avec une orientation clairement revendiquée sur le plan social, budgétaire et institutionnel. Pour ma génération, il ne s’agit donc pas d’une alternance démocratique dont on pourrait comparer les effets, mais d’un cadre politique quasi continu, dans lequel on nous demande régulièrement de croire que les résultats finiront par arriver, que les politiques produiront leurs effets à terme et que les difficultés actuelles seraient essentiellement transitoires, une logique que Raymond Aron, dans L’Opium des intellectuels, dénonçait déjà lorsqu’il expliquait que l’intention morale ne pouvait jamais remplacer l’évaluation des résultats.
Or, lorsque l’on regarde les chiffres, et surtout lorsqu’on les regarde sur la durée, ce discours devient de plus en plus difficile à tenir. Bruxelles affiche aujourd'hui le taux de risque de pauvreté ou d’exclusion sociale le plus élevé du pays, avec un niveau qui avoisine les 40 % selon les données fondées sur Statbel et reprises par les analyses régionales. Cela signifie concrètement qu’une part considérable de la population, et en particulier des jeunes adultes, commence sa vie professionnelle et personnelle dans un contexte de précarité durable, où le travail ne garantit pas nécessairement la stabilité, et où l’aide publique devient souvent un état permanent plutôt qu’un soutien temporaire.
À Bruxelles, la gauche continue trop souvent à présenter son action comme un projet inachevé plutôt que comme un modèle à évaluer.
Cette réalité sociale est indissociable de la crise du logement, qui constitue probablement l’échec le plus visible et le plus constant des politiques menées à Bruxelles. Plus de 60.000 ménages figurent aujourd’hui sur une liste d’attente pour un logement social, un chiffre qui s’est installé dans le paysage bruxellois et qui ne recule pas malgré les plans successifs, les annonces répétées et l’augmentation continue des budgets consacrés au secteur.
Face à ces constats, la méthode privilégiée par la gauche bruxelloise repose largement sur la multiplication de dispositifs et sur une distribution massive de subsides, en particulier vers le tissu associatif. Le financement des ASBL est devenu un instrument central de la politique sociale régionale, avec l’idée que l’octroi de moyens permettrait de compenser les défaillances structurelles du système. Si de nombreuses associations accomplissent un travail indispensable sur le terrain, cette politique s’est développée sans cadre suffisamment strict en matière d’évaluation, sans contrôle systématique des résultats obtenus et sans réelle hiérarchisation des priorités. On reconduit les financements, on élargit les enveloppes, mais on interroge rarement l’efficacité globale de cette approche sur le long terme.
Cette logique a contribué à une situation budgétaire préoccupante. La dette de la Région bruxelloise atteint aujourd’hui un niveau historiquement élevé. Cette dette constitue un engagement financier qui pèsera durablement sur ma génération. Les jeunes, à qui l’on a expliqué que cette méthode de gouvernance était la plus juste et la plus solidaire, se retrouvent ainsi héritiers d’une Région fragilisée sur le plan financier, avec une marge de manœuvre réduite pour l’avenir.
Dans le même temps, le discours politique continue à promettre une extension constante de la gratuité, présentée comme une réponse quasi automatique aux difficultés sociales. Gratuité des transports, gratuité de services, élargissement de droits sans lien clair avec la capacité réelle de l’action publique à répondre à la demande. Or, la gratuité, en tant que telle, ne crée ni logements supplémentaires, ni places disponibles, ni services publics mieux organisés. Lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une politique de production, de planification et d’évaluation, elle devient un choix budgétaire coûteux qui redistribue une pénurie existante plutôt qu’il ne la résout.
D’autres modèles prouvent qu’une autre politique du logement est possible : à Vienne, une production massive et continue de logements à loyer régulé, portée par une forte intervention publique sur le foncier et des règles stables dans le temps, repose sur une vision claire et de long terme plutôt que sur une succession de mesures ponctuelles. La Finlande montre qu’une stratégie claire et durable peut fonctionner : grâce à Housing First, soutenue par l’OCDE, l’accès prioritaire au logement, combiné à un accompagnement coordonné, a permis une baisse durable du sans-abrisme.
À l’inverse, l’histoire récente montre aussi que l’exemple de la Grèce rappelle les risques d’une politique fondée sur la dépense sans réforme : l’accumulation de financements publics non soutenables a conduit à un ajustement brutal, payé surtout par les jeunes, avec chômage massif et perte de confiance. Reporter les choix difficiles n’est jamais neutre pour les générations suivantes.
À Bruxelles, pourtant, la gauche continue trop souvent à présenter son action comme un projet inachevé plutôt que comme un modèle à évaluer. Les échecs sont reformulés en combats politiques, les résultats insuffisants en appels à poursuivre dans la même direction et la critique est fréquemment assimilée à une remise en cause idéologique plutôt qu’à une exigence démocratique légitime.
Alors, après près de quarante ans de gouvernance largement dominée par la gauche, continuer à demander aux jeunes d’y croire encore, sans assumer le poids de la pauvreté persistante, de la crise du logement et de la dette laissée en héritage, n’est plus un projet crédible.
La confiance des jeunes ne se décrète pas par des promesses répétées. Elle se construit par des politiques publiques jugées sur leurs résultats, par des choix assumés et par la capacité à corriger les erreurs. Tant que la gauche bruxelloise refusera ce bilan, elle continuera à recycler ses échecs et à demander aux jeunes d’y croire encore, tout en leur laissant une Région durablement fragilisée.
Stéphane Gurbuz, président des Jeunes MR de Bruxelles-Périphérie
(Photos : S.G. / Max Lohest)