La géopolitique fait du bruit, les fondamentaux font le prix (carte blanche)
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Face aux tensions internationales, de nombreux investisseurs surestiment le rôle de la géopolitique dans l’évolution des marchés et se replient vers l’or par réflexe défensif. L’analyse historique montre pourtant que les actions absorbent rapidement les chocs et reviennent vers leurs déterminants essentiels : croissance des profits et conditions financières. Même en période de guerre, l’économie mondiale continue de s’adapter et de produire de la valeur, tandis que l’or, actif sans rendement intrinsèque, dépend largement des anticipations et des peurs. Sur le long terme, la création de richesse provient majoritairement des entreprises, et non des actifs-refuges.
À chaque flambée de tension internationale, un grand nombre d’investisseurs naïfs cèdent à la même tentation, celle de croire que la géopolitique gouverne tout et que les marchés finiront par céder sous le poids de l’inquiétude. C’est une réaction compréhensible parce qu’elle épouse le rythme de l’actualité et la force des images. La réalité historique est toute autre : la géopolitique fait du bruit tandis que les fondamentaux font le prix. Les actions ne sont pas indifférentes aux chocs mais elles ont une capacité remarquable à les absorber, puis à revenir vers les dynamiques qui importent : avant tout, la croissance des bénéfices des entreprises et l’évolution de leur coût du capital.
Dire que la géopolitique « pèse peu » ne revient pas à nier sa gravité humaine ni ses conséquences économiques locales. il peut également y avoir des journées de panique, des replis rapides, une volatilité qui grimpe. Mais l’impact sur les marchés actions s’érode très vite : l’émotion initiale peut être violente mais la mémoire boursière est courte.
Une empreinte qui s’efface
À très court terme, la réaction classique des marchés aux crises géopolitiques est une augmentation de la prime de risque et une réduction des positions risquées. Ce n’est pourtant pas toujours le cas. Quelques épisodes illustrent cette digestion rapide. Un an après la crise des missiles de Cuba, les actions américaines progressaient de 31%. La guerre des Six Jours ? Choc initial de -2%, puis rattrapage de 19,36 sur un an. Dans le cas de la guerre Israël - Hamas, la réaction fut même positive sur la journée (+0,60%), puis en nette hausse (+33% à un an). L’idée n’est pas de banaliser l’événement mais bien de rappeler que le marché réordonne rapidement les faits : un choc géopolitique affecte rarement le cycle économique à moyen terme, sauf dans les pays directement touchés sur « leur sol ».
Les statistiques agrégées résument la logique. À trois mois, les rendements après événements sont en moyenne plus faibles (0,3%) que la moyenne historique (1,3%). Mais à six mois, l’écart disparaît : 2,6% contre 2,6%, identique. À douze mois, même constat : 5,5% contre 5,5%. Autrement dit, passé un semestre, la géopolitique tend à devenir un bruit de fond ; et les fondamentaux reprennent la main.
Même en guerre, l’économie ne s’arrête pas
Il y a là une vérité dérangeante parce qu’elle est froide : l’économie mondiale continue de tourner, même en pleine tourmente. Les entreprises remplacent des fournisseurs, déplacent des lignes de production, réorganisent leurs flux, réallouent le capital. La machine économique change de régime, mais elle ne s’éteint pas. L’histoire boursière aux Etats-Unis le démontre à travers plusieurs conflits majeurs : Seconde Guerre mondiale, Corée, Vietnam, première guerre du Golfe. Sur ces périodes, on observe des rendements annualisés positifs. « Toutes guerres confondues » depuis 1939, les performances annualisées sont largement dans le vert : 11,4% pour les grandes capitalisations et 13,8% pour les petites. Cela ne signifie pas que le risque disparaît mais que l’adaptation des entreprises finit par se refléter dans les profits.
De là découle un avertissement simple : rester en cash, même en périodes de guerre, en attendant que « l’orage passe » est souvent, sur longue période, une stratégie appauvrissante. L’inflation érode le pouvoir d’achat ; les dépôts compensent rarement cette perte. L’attentisme a un coût, celui des rebonds manqués, qui surviennent fréquemment lorsque le pessimisme est maximal.
La peur contre la création de richesse
Force est de reconnaître que l’or rassure : il semble être le refuge par excellence, face à l’angoisse d’un choc géopolitique ou d’une guerre. En réalité, l’or est d’abord un actif psychologique, donc largement spéculatif. Il ne produit pas de cash-flows, n’offre pas de modèle de valorisation comparable à une entreprise. Son prix est une synthèse mouvante entre l’offre et la demande, motivée avant tout par nos peurs.
Cela n’empêche pas l’or de très bien performer dans certaines circonstances mais, sur le long terme, la création de richesse provient des entreprises qui s’adaptent. Par exemple, sur la période 1988-2026, l’or est multiplié par 10, le S&P 500 par 29, et le Nasdaq 100 par 163, dividendes réinvestis. « Il n’y a pas photo ».
L’illusion des fenêtres et la longue traversée du désert
Il est vrai que l’or a « fait jeu égal » avec les actions entre 2016 et 2025, après inflation et dividendes. Les chiffres donnent 11,56% par an pour l’or et 11,12% pour le S&P 500. Ce résultat positif pour l’or dépend d’une année exceptionnelle (2025) et notez que le Nasdaq fait de nouveau nettement mieux, soit 16,15%, pour une volatilité légèrement plus élevée.
Le point le plus sous-estimé est surtout la trajectoire du prix ! L’or peut immobiliser un investisseur pendant des années sous son sommet précédent. Deux « drawdowns », ou baisses maximales, sont inoubliables : environ -45% entre 2011 et 2015, avec un retour au sommet seulement en 2020, presque neuf ans plus tard ; et environ -40% au début des années 1990, un creux en 1999, puis un retour au sommet en 2004, quinze ans plus tard ! Dès lors, l’or peut-il être encore considéré comme une « assurance » ?
Une méthode, pas une émotion
La géopolitique ne doit jamais servir de boussole en matière d’investissement. L’or peut, à la rigueur, jouer un rôle accessoire de diversification patrimoniale mais il ne saurait se substituer aux actifs productifs : vendre un panier d’actions diversifié pour acheter de l’or revient souvent à troquer une source de croissance contre un symbole de protection.
Certes, il existe des situations où l’on peut raisonnablement préférer l’or aux actions : par exemple, celle d’un investisseur âgé, averse au risque, dont l’horizon se rétrécit, qui a engrangé de solides plus-values en actions, mais qui ne peut transmettre ses actifs financiers à la génération suivante pour des raisons juridiques, familiales ou fiscales. Dans ce cas particulier, l’or peut permettre de « protéger » une partie des gains, notamment lorsque le marché actions évolue sur des niveaux élevés.
Mais reconnaissons-le : ces cas demeurent l’exception. Plus l’horizon d’investissement est long, moins un investissement significatif en or se justifie. Dans tous les cas de figure, une stratégie patrimoniale ne se bâtit pas sur la peur.
Mikael J. K. Petitjean, Chief Economist (Waterloo Asset Management) et Professeur d’université (UCLouvain, UGent)