Une carte blanche de Kamel Bencheikh, écrivain
Le procès en appel des principaux condamnés dans l’assassinat de Samuel Paty s’est ouvert aujourd’hui à Paris. Ce ne sont plus seulement des prévenus, ce sont des protagonistes d’une tragédie nationale qui reviennent à la barre. Ils demandent une révision de leur responsabilité alors qu’ils ont contribué à la désignation, au harcèlement et à l’isolement d’un professeur finalement décapité par un djihadiste. Ce procès n’est pas anodin : il met face à face la République universaliste et l’islamisme, cette idéologie qui refuse précisément l’idée d’un monde commun.
Il faut le dire clairement : Samuel Paty n’a pas été tué pour « insulte », ni pour « blasphème », ni pour « provocation ». Il a été assassiné parce qu’il incarnait l’existence d’un espace où l’on apprend à penser au-delà des identités, des religions, des appartenances. C’est cette promesse-là que l’islamisme veut briser : la possibilité d’un lieu où un enfant musulman, catholique, juif, agnostique ou athée reçoit exactement le même enseignement, parce qu’il n’est pas traité comme un membre d’une tribu, mais comme un citoyen en devenir.
Ce procès en appel se joue donc sur un terrain que les naïfs ne voient pas : celui du récit.
Ce qui me met en colère, c’est de voir aujourd’hui certains des acteurs de cette mise à mort indirecte revenir pour pleurnicher sur leur sort, se draper dans un discours victimaire, renverser les responsabilités et accuser l’école d’avoir blessé la « dignité » religieuse. On égorge un professeur, puis on accuse la République. On diffame un fonctionnaire, puis on réclame des droits. On détruit l’universel, puis on se plaint de ne pas être « compris ». Cette inversion est juste insupportable.
Et je sais de quoi je parle : j’ai vécu assez longtemps dans un pays où l’islamisme ne se cache pas derrière le vocabulaire de l’antidiscrimination. En Algérie, il ne parle pas de « blessure symbolique », il impose, il frappe, il tue, il chasse les professeurs, les journalistes, les intellectuels. C’est toujours la même logique : l’universel doit disparaître pour que seule la communauté définisse le permis et l’interdit, le licite et l’illicite. Aujourd’hui, ce projet se recompose en France et en Belgique en invoquant la sensibilité religieuse, en fabriquant du ressentiment, en transformant l’assassinat en « réaction à l’humiliation ». C’est un mensonge politique.
La France n’est pas parfaite. Elle est rugueuse, parfois injuste, parfois ignorante. Mais elle a quelque chose que l’islamisme hait : elle permet la sortie de soi, l’élévation de soi… Elle permet de devenir plus que son origine, plus que sa religion, plus que son quartier, plus que son nom. Cette possibilité — celle de l’universel — n’est pas un privilège occidental, c’est une conquête humaine. L’islamisme la refuse parce qu’il ne veut pas de citoyens, il veut des fidèles. Il ne veut pas d’égalité, il veut de l’allégeance. Il ne veut pas de liberté, il veut de l’obéissance.
Ce procès en appel se joue donc sur un terrain que les naïfs ne voient pas : celui du récit. Si ceux qui ont mis en danger un professeur par la dénonciation publique parviennent à recadrer l’affaire en conflit religieux plutôt qu’en attaque contre l’universel, alors le poison aura progressé en France même, pays auquel on doit la loi de 1905. Si l’on laisse croire que l’école est coupable et que l’islamisme est une sensibilité blessée, alors nous aurons désarmé la République.
Je ne crois pas à l’universel par confort intellectuel. J’y crois parce que je sais ce que produit son absence. Et je refuse de voir ce pays reculer sous le chantage à l’émotion communautaire. L’universel, c’est ce qui permet à un enfant né en Algerie de devenir un citoyen français sans se renier. C’est ce que Samuel Paty enseignait, et c’est pour cela qu’il a été tué.
Ce procès doit le dire. Sans sociologie d’excuse. Sans relativisme. Sans diplomatie. Car ce qui est en jeu, ce n’est pas le sort de quatre condamnés, mais le droit de transmettre ce qui nous rend libres. Si cela ne déclenche pas la colère, alors c’est que quelque chose en nous est déjà mort.
Kamel Bencheikh, écrivain
(Photo Sabrina Dolidze/SIPA : ouverture du procès en appel de quatre des huit accusés condamnés pour leur rôle dans l’assassinat de Samuel Paty, cour d’assises spéciale de Paris)