Le soldat Arnaud Ruyssen au secours d’Ecolo (carte blanche)
En s’arc-boutant sur des grilles de lecture devenues obsolètes, l’analyse proposée par Arnaud Ruyssen et Bertrand Henne sur le recul d’Ecolo évite, selon Xavier Corman, la conclusion la plus évidente : le parti peine désormais à justifier son rôle dans une transition écologique déjà portée par d’autres acteurs.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
À partir d’une critique d’un épisode du podcast « Les Clés », cette carte blanche avance que l’affaiblissement d’Ecolo tient moins à un désamour pour l’écologie qu’à l’évolution du monde réel. La technologie, l’innovation et la régulation ont pris le relais de combats autrefois portés par le parti, tandis que ses positions sur la décroissance, le pacifisme ou la participation citoyenne apparaissent en décalage avec les attentes contemporaines. L’enjeu, selon l’auteur, n’est plus de freiner la modernité mais d’accompagner efficacement la transition environnementale, en s’attaquant notamment aux excès normatifs et aux rigidités bureaucratiques qui risquent désormais d’en compromettre la réussite.
Il existe une vieille habitude en politique : lorsqu'un parti s’effondre, certains commentateurs préfèrent construire un récit de consolation plutôt que regarder les faits en face. Un des derniers épisodes du podcast « Les Clés » en est un exemple parfait. En écoutant Arnaud Ruyssen et Bertrand Henne (photos) analyser l’échec d’Ecolo, on sent surtout la volonté d’éviter la conclusion la plus simple. Ecolo ne convainc plus parce que la plupart de ses combats ont été gagnés sans lui, et le parti peine désormais à justifier son existence politique dans un monde qui a changé plus vite que lui.
Le podcast commence par rappeler que l’écologie politique serait née d’une méfiance envers la technique et que la société aurait trahi cet idéal en s’enfermant dans la technologie. Autrement dit, si Ecolo souffre aujourd’hui, ce serait parce que le monde a dévié. Cette thèse est rassurante mais fausse. Jamais la technologie n’a autant libéré, rationalisé et amélioré nos modes de vie. Les gains d’efficacité énergétique, la précision industrielle, l’analyse de données, la réduction des déchets et la maîtrise des flux ne sont pas des réussites anti-techniques. Ce sont les fruits d’ingénieurs, de chercheurs et d’entrepreneurs. L’écologie qui fonctionne se fait grâce à la technique, pas contre elle. Prétendre que les innovations qui améliorent la vie quotidienne seraient une menace revient à tourner le dos au siècle dans lequel nous vivons.
Ecolo est un parti dont les grandes victoires historiques ont été remportées par d’autres acteurs.
Le podcast enchaîne ensuite avec une dénonciation du productivisme, comme si la société actuelle souffrait d’un excès de production et de consommation. Là encore, on contourne la vraie question. Qui veut réellement revenir à la rareté imposée, aux restrictions systématiques ou aux limitations administratives du quotidien ? Les gens souhaitent se chauffer correctement, se déplacer facilement, payer moins cher, accéder à des biens fiables et vivre plus longtemps. Les critiques envers les entreprises portent davantage sur l’absence de concurrence ou de transparence que sur l’existence de la production elle-même. La société n’a pas abandonné l’écologie. Elle a simplement cessé de croire que la réduction forcée de l’offre et des usages constitue un projet crédible. L’innovation a montré son efficacité. Le sermon anti-croissance, beaucoup moins.
Le diagnostic du podcast se heurte ensuite à la question géopolitique. On y explique que le pacifisme historique d’Ecolo serait mis en difficulté par le contexte international. C’est une manière élégante d’éviter de dire que la réalité contredit la doctrine. Protéger un pays exige une armée. Protéger l’Europe exige une industrie de défense. Protéger l’environnement exige de protéger les infrastructures critiques. Les électeurs le comprennent instinctivement. Le parti, beaucoup moins. Le problème n’est pas que le pacifisme soit contesté. Le problème est qu’il ne répond à aucune situation du monde actuel.
Le podcast tente ensuite de présenter la crise d’Ecolo comme celle d’une démocratie participative mal comprise ou mal acceptée par l’époque. Le problème n’est pourtant pas là. La participation citoyenne n’a rien de dangereux et peut être un outil utile lorsqu’elle est conçue pour éclairer la décision publique. Ce qui a échoué, c’est la manière dont Ecolo a tenté d’en faire un levier politique interne. Le parti a multiplié les dispositifs présentés comme ouverts et inclusifs, mais qui, dans la pratique, ont été investis et verrouillés par ses propres réseaux militants. Les consultations se sont parfois transformées en chambres d’écho, les panels en terrains d’influence, les assemblées en mécanismes de légitimation interne. Ce n’est pas la démocratie qui a produit l’impasse, mais son détournement. En prétendant rendre le débat plus horizontal, Ecolo a simplement créé des outils où seuls les convaincus pouvaient peser, et où la confrontation au réel devenait presque impossible.
Un parti rattrapé par la réalité qu’il a contribué à créer
Lorsque l’on sort de la lecture affective qui structure le podcast, l’explication apparaît immédiatement. Ecolo est un parti dont les grandes victoires historiques ont été remportées par d’autres acteurs. La transition énergétique est pilotée par la réglementation européenne, les entreprises, les ingénieurs et les scientifiques. La réduction des émissions vient de l’innovation, pas de la décroissance imposée. Le progrès environnemental découle de technologies performantes, pas de slogans anti-modernes. Ecolo, faute de se réjouir des succès qu’il avait appelés de ses vœux, s’est retrouvé réduit à défendre des positions défensives et culpabilisantes, centrées sur la restriction plutôt que sur la solution.
Et puisqu’il est question de combats, il en reste pourtant beaucoup, mais pas ceux qu’Ecolo continue de mener. Les enjeux sérieux se trouvent aujourd’hui dans la lutte contre l’explosion réglementaire de l’Union européenne, qui produit sans cesse des normes mal calibrées, des interdictions symboliques et des contraintes administratives contre-productives au nom d’une vertu environnementale parfois déconnectée du réel. L’Europe est devenue capable de ralentir une innovation qui réduit les émissions simplement parce qu’elle ne correspond pas à une catégorie bureaucratique existante. Elle peut créer des formulaires pour traiter des problèmes qui n’existent pas. Elle peut sacrifier l’efficacité énergétique au profit de totems politiques. Ce sont ces dérives-là qui mériteraient un engagement politique sérieux, parce qu’elles conditionnent la réussite de la transition.
Pendant que les ingénieurs, les entrepreneurs et les scientifiques avancent, la question est de savoir si la politique les suivra ou si elle continuera de recycler des dogmes anciens. Dans ce débat, Ecolo n’est pas seulement absent. Il se retrouve souvent du mauvais côté.
Xavier Corman, entrepreneur dans la Fintech