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La Belgique explore l’option estonienne pour désengorger ses prisons

par Harrison du Bus
BELGA PHOTO DIRK WAEM

Confrontée à une surpopulation carcérale devenue structurelle, la Belgique s’apprête à franchir un seuil inédit dans sa politique pénitentiaire. Le gouvernement fédéral examine désormais la possibilité de transférer une partie de ses détenus étrangers en situation irrégulière vers des établissements pénitentiaires situés à l’étranger, en l’occurrence en Estonie. Une mission diplomatique de deux jours à Tallinn, menée par les ministres de l’Asile et de la Migration Anneleen Van Bossuyt (à gauche) et de la Justice Annelies Verlinden (à droite), doit permettre d’évaluer concrètement cette piste.

L’initiative arrive dans un contexte de tension aiguë du système pénitentiaire belge. Avec plus de 13.500 détenus pour un peu plus de 11.000 places disponibles, la surpopulation dépasse les 20 %, contraignant plusieurs centaines de prisonniers à dormir sur des matelas au sol. Cette situation, dénoncée de longue main par les syndicats de surveillants et les ONG, fragilise tant les conditions de détention que le fonctionnement quotidien des établissements.

Une réponse pragmatique à une impasse carcérale

Selon l’exécutif, près d’un tiers des détenus actuellement incarcérés en Belgique ne disposent pas d’un droit de séjour sur le territoire. C’est cette catégorie précise que viserait en priorité un éventuel transfert à l’étranger. L’argument avancé par le gouvernement est double : soulager immédiatement la pression sur les prisons belges tout en assurant l’exécution effective des peines prononcées.

L’Estonie apparaît alors comme un partenaire crédible. Les autorités belges soulignent le caractère robuste de l’État de droit estonien, le respect des droits fondamentaux et la modernité d’un système pénitentiaire largement numérisé. Le précédent suédois est par exemple régulièrement cité car Stockholm a déjà conclu un accord pour louer plusieurs centaines de cellules dans une prison estonienne, anticipant lui aussi une montée en charge de sa population carcérale.

Cette option ne constitue toutefois pas une première exploration pour la Belgique. Des discussions techniques ont déjà été menées avec le Kosovo et l’Albanie, sans qu’aucune décision définitive n’ait encore été arrêtée. L’Estonie devient ainsi le troisième pays envisagé dans cette stratégie d’externalisation partielle de la détention.

Entre efficacité, souveraineté et questions de principe

Sur le plan politique, la démarche ne manque pas de susciter des débats. Les partisans de la mesure y voient une réponse pragmatique à une impasse ancienne, aggravée par le recours fréquent à la détention préventive et par le manque de structures adaptées, notamment en psychiatrie légale. Ils soulignent également un effet dissuasif potentiel à l’égard de la criminalité liée à l’immigration illégale.

Ses détracteurs, en revanche, pointent les questions de principe soulevées par l’exportation de la détention : éloignement des détenus de leurs avocats et de leurs familles, dilution de la responsabilité pénitentiaire de l’État belge, et risque de créer une justice à deux vitesses selon le statut administratif des condamnés. À cela s’ajoute une interrogation plus large sur la capacité de l’État à assumer durablement ses missions régaliennes sans recourir à des solutions externalisées.

Pour l’heure, le gouvernement se garde de toute annonce définitive. Le retour vers le pays d’origine reste officiellement présenté comme la priorité, la détention à l’étranger n’étant envisagée qu’en dernier recours. Reste que le simple fait d’explorer cette option marque un tournant qui témoigne de la gravité de la crise carcérale belge et d’une volonté politique d’élargir le champ des solutions, quitte à bousculer certains cadres traditionnels.

Au-delà de l’Estonie, c’est bien la question du modèle pénitentiaire belge, de sa soutenabilité et de ses limites structurelles qui se trouve désormais posée, de manière de plus en plus pressante.

Harrison du Bus

(BELGA PHOTO DIRK WAEM)

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