La Belgique est-elle antisémite ?
En théorie et en droit, la Belgique n’est évidemment pas antisémite. Notre pays a ratifié une multitude de traités et de conventions relatives aux droits de l’homme, censés protéger contre le racisme en général et l’antisémitisme en particulier.
Publié par Nicolas de Pape
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Résumé de l'article
La Belgique est-elle devenue une terre d'exil pour ses Juifs ?
Au-delà du droit, l'analyse de Nicolas de Pape révèle une réalité alarmante : une communauté juive qui ne se sent plus chez elle. Entre l'indifférence de l'opinion, le clientélisme électoral de la classe politique et un sentiment d'impunité judiciaire, la tentation du départ n'est plus un tabou, mais une discussion quotidienne.
Mais de facto, qu’en est-il réellement ?
Premier indicateur, sans doute le plus évident : que ressent la communauté juive elle-même ?
A l’exception notable de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique - qui voit volontiers dans toute dénonciation de l’antisémitisme une instrumentalisation « sioniste », voire une manœuvre au service des intérêts de Benjamin Netanyahu -, l’immense majorité des Juifs de Belgique se disent aujourd’hui profondément mal à l’aise dans leur propre pays. Un malaise devenu manifeste, et durable, depuis le 7 octobre 2023. Un sondage sérieux sur le sujet serait d’ailleurs bienvenu pour en objectiver l’ampleur.
Le paradoxe est saisissant : le plus grand pogrom visant des Juifs depuis 1945 n’a pas inhibé la haine antijuive. Il l’a libérée. Comme si certains avaient attendu quatre-vingts ans pour enfin pouvoir dire du mal des Juifs, sous couvert de dénoncer les Israéliens.
Chez les jeunes Juifs, ceux qui en ont les moyens partent étudier à l’étranger. Ceux qui restent en Belgique évitent de plus en plus certains campus, au premier rang desquels l’ULB, et privilégient d’autres universités comme l’UCL ou l’ULg où le palestinisme militant est moins virulent.
Chez les plus jeunes comme chez leurs aînés, l’idée de quitter le pays circule ouvertement. Elle revient dans toutes les conversations, pour peu qu’on prenne la peine d’écouter.
La tentation de l’exil
Cette tentation de l’exil - constitutive de l’histoire juive, mais qui n’a rien d’un réflexe anodin - ressurgit aujourd’hui pour plusieurs raisons.
D’abord, l’indifférence. Celle-là même qui a rendu possible la Shoah. On ne perçoit, dans l’opinion publique belge, aucune empathie particulière pour ce que vivent les Juifs au quotidien. Il faut dire que peu de gens savent réellement ce que signifie vivre en tant que Juif visible, sur les plans culturel, cultuel ou religieux. La relégation dans une forme de sous-citoyenneté de facto commence souvent par des détails en apparence insignifiants. Le livreur Uber Eats qui hésite devant une sonnette à consonance juive. Le chauffagiste ou le jardinier qui lance une remarque sur le Proche-Orient, et devant lequel on préfère se taire sur ses origines. Jusqu’au moment où il demande à aller aux toilettes et découvre, dans le salon, des objets identifiables comme juifs. Autant de situations banales, rarement documentées. A quand un véritable dossier sur ces réalités par nos grands médias si friands de pluralisme proclamé ?
Abandon des Pouvoirs
Ensuite, l’abandon des Pouvoirs, à commencer par le pouvoir judiciaire. Le non-lieu dans l’affaire Brusselmans et Ahidar, les débordements récurrents du carnaval d’Alost ou encore une série longue comme le bras de faits divers récents (un café à Liège “autorisé pour les chiens et interdit pour les Juifs”) ont laissé un sentiment d’impunité. Quant à l’Exécutif, à l’exception de Bart De Wever et de Georges-Louis Bouchez, peu de responsables politiques se soucient réellement de l’antisémitisme.
Troisième facteur, sans doute le plus déterminant : le clientélisme électoral. Si la Belgique comptait un million de Juifs et 30.000 électeurs arabo-musulmans, une large partie de la classe politique afficherait sans complexe des positions pro-israéliennes. La réalité démographique est inverse. Dans la plupart des grandes villes, s’affirmer publiquement en faveur d’Israël revient à compromettre toute carrière politique. A cet égard, le courage politique de Georges-Louis Bouchez mérite d’être souligné, précisément parce qu’il n’a aucun intérêt à court terme à refuser la vulgate antisioniste dominante.
Du point de vue de la communauté juive - sans même évoquer les Israéliens -, la Belgique est aujourd’hui perçue, à juste titre, comme fondamentalement hostile à Israël. Notre pays est souvent le premier à exiger des sanctions contre un pays qui, pourtant, lutte sur plusieurs fronts contre le régime islamiste d’Iran qui massacre sa population et contre ses proxys ultra-violents - Hezbollah, Hamas, Houtis. Or Israël n’est pas un Etat parmi d’autres. Il est l’unique Etat juif au monde.
Jadis, avant la seconde Intifada, il était encore possible de dissocier strictement le conflit israélo-palestinien du judaïsme diasporique. Cette séparation n’existe plus. Dans les cafés, les restaurants, les compagnies aériennes ou certains lieux publics, on ne fait guère la différence entre Juifs et Israéliens lorsqu’il s’agit d’exclure, de stigmatiser ou d’intimider.
« Génocide » à Gaza
Affirmer, comme le font de nombreux responsables politiques, intellectuels et journalistes, qu’un génocide est en cours à Gaza ou même qu’Israël est un Etat génocidaire, revient mécaniquement à enfermer tous ceux qui contestent cette qualification dans le camp du mal. Juifs ou non. Ils deviennent des « négationnistes » par simple désaccord analytique. Or aucune personne intellectuellement honnête ne peut comparer l’anéantissement industriel de 6 millions de Juifs d’Europe entre 1940 et 1945 avec les dizaines de milliers de civils morts à Gaza, victimes collatérales et non intentionnelles d’une guerre menée par une armée régulière, Tsahal, qui clame par ailleurs avoir éliminé quelque 25.000 combattants du Hamas, ce qui constitue son but de guerre principal (un décompte qu’aucune agence de presse ne fait jamais).
Cet ostracisme structurel à l’encontre d’Israël agit comme un puissant carburant de la haine antijuive en Belgique et en Europe. Un fait largement ignoré, voire nié.
Il aura fallu, au minimum, la sortie spectaculaire de l’ambassadeur des Etats-Unis en Belgique au sujet du traitement réservé à trois circonciseurs juifs - qui pratiquent une tradition trimillénaire - pour que nos autorités rappellent que l’antisémitisme n’a pas droit de cité dans notre pays - tout en poursuivant les circonciseurs comme aux heures les plus sombres de notre histoire.
En attendant, le pays d’origine de M. White songe à accorder l’asile politique aux Juifs britanniques (pour commencer). Voilà où nous en sommes… Pour beaucoup, il est déjà trop tard.