Toutes les morts ne se valent pas politiquement (Carte blanche)
Des conflits omniprésents dans le débat public, d’autres relégués au silence : derrière cette hiérarchie des indignations, une réalité dérangeante s’impose — toutes les tragédies humaines ne se valent pas politiquement. Carte blanche de Marcela Gori.
Publié par Contribution Externe
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Résumé de l'article
— Certains conflits dominent le débat public tandis que d’autres, pourtant tout aussi meurtriers, restent ignorés
— L’indignation sélective répond souvent à des logiques politiques et électorales plus qu’à la gravité des faits
— Ce déséquilibre interroge la cohérence morale et le fonctionnement du débat démocratique
Vous avez vu ces photos des enfants Houthis qui souffrent de malnutrition ? Non, vous ne les avez pas vues. Et pour cause, il y a des guerres, des conflits, des zones de tensions qui passent totalement sous le radar médiatique et politique. Économiquement, elles « ne font pas vendre ». Politiquement, « elles ne ramènent aucune voix ».
Et pourtant certains chiffres sont affolants. En République démocratique du Congo, il y a eu 5 à 6 millions de morts depuis 25 ans (dont la majorité de manière indirecte : famine, manque de soin…), 6 millions de déplacés aujourd’hui, des dizaines de milliers de viols chaque année…
Au Yémen, 400.000 morts en 10 ans, 4 à 5 millions de déplacés et 17 à 19 millions de personnes en insécurité alimentaire (soit plus de la moitié du pays). Au Soudan aussi la moitié de la population est en insécurité alimentaire, soit 25 millions. Au Xinjiang (en Chine), on estime que plus d’un million de Ouïghours sont dans des camps de « rééducation ».
La liste est longue, et d’une tristesse infinie.
Ces silences assourdissants
En Belgique, on parle, on débat, on s’indigne quotidiennement de certaines tragédies. Elles deviennent centrales, omniprésentes. Elles structurent le débat public, envahissent les réseaux sociaux, divisent les opinions. Au point de voir votées des motions dans les conseils communaux bruxellois ou dans des parlements qui n’ont aucun pouvoir pour résoudre ou prendre position sur des conflits internationaux. Comme ce fut le cas pour Gaza.
Par contre, pour le Soudan, le Congo, le Yemen ou récemment l’Iran, c’est silence. Ces conflits existent. Ils sont documentés. Ils sont connus. Et pourtant, ils restent largement en dehors du débat public. Parfois, une des raisons évoquées est que les médias ou les politiques préfèrent les conflits binaires, identifiables, avec des images fortes aux conflits « compliqués » comme le Congo. Il faut du lisible facilement et du compréhensible rapidement.
C’est vrai, mais c’est seulement une partie du problème…
Ces conflits qui font gagner les élections
Tout d’abord, en tant que juriste, j’aimerais rappeler que ce qui est oublié n’est pas toujours moins grave. Si l’attention du monde est une ressource inégale, c’est aussi parce que certains politiques nous « vendent » des conflits comme des matchs de foot. Il faut choisir son camp (et il n’y en a qu’un seul qu’il faut supporter), mettre la bonne vareuse (ou le bon drapeau) et puis, au lieu de compter les points, on compte les morts et les exactions. Et chaque nouveau récit est l’occasion de sortir en rue pour manifester son hostilité au camp d’en face.
Toutes les vies ne semblent pas peser le même poids dans le débat public parce qu’elles ne rapportent pas toutes politiquement. C’est une réalité dérangeante, mais qu’il faut regarder en face.
Certains conflits mobilisent, structurent des camps, créent de l’engagement, remplissent des manifestations, alimentent les réseaux sociaux. Ils deviennent des marqueurs politiques, des sujets sur lesquels on se positionne, parfois avec force, parfois avec excès. Lors de la récente campagne des élections régionales à Bruxelles, certains partis ont mis en avant des conflits pour mobiliser leurs troupes. Les questions importantes n’étaient pas « Comment augmenter le pouvoir d’achat ? », « Que faire pour enrayer la fuite des classes moyennes de la capitale ? », « Construire une nouvelle mobilité, est-ce possible », mais bien « voter pour nous pour mieux lutter avec la Palestine ». Ce combat est nécessaire, mais il ne se résoudra jamais dans un parlement régional de notre pays. Le faire croire est un mensonge politique et une manipulation.
À titre personnel, je ne dis pas que certaines indignations seraient illégitimes. Il s’agit de constater qu’elles sont inégalement réparties. Et que cette inégalité n’est pas sans conséquence.
Ce déséquilibre interroge. Pourquoi le PTB manifeste-t-il de l’hostilité à l’égard d’Israël, mais aucune contre la Chine, l’Iran ou le Vénézuela ? Pourquoi la gauche dans son ensemble se mobilise pour la cause des Palestiniens, mais passe sous silence le sort réservé aux femmes Yézidis violées, vendues comme esclaves sexuelles ou assassinées ? Pas un mot, pas une posture, pas un tweet.
Être cohérent, c’est refuser cette sélection.
Et, entendons-nous bien, le vrai scandale n’est pas que certains conflits fassent du bruit. C’est que d’autres n’en fassent aucun parce qu’ils ne sont pas rentables politiquement.