Bretton Woods s’effondre : la démolition américaine, l’hésitation européenne
L’ordre économique international né en 1944 à Bretton Woods vacille sous l’effet d’une remise en cause américaine désormais structurelle, et des hésitations européennes. Derrière la montée en puissance de la Chine, c’est l’effritement du cadre multilatéral qui menace directement commerce, prospérité et stabilité.
Publié par Fouad Gandoul
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Résumé de l'article
— Le système multilatéral est affaibli par le désengagement progressif des États-Unis
— La Chine construit un ordre parallèle qui gagne en poids et en influence
— L’Europe, malgré ses moyens, peine à assumer un rôle stabilisateur crédible
Juillet 1944. La guerre fait encore rage quand 44 pays se réunissent au Mount Washington Hotel, dans le New Hampshire. Leur mission: concevoir une économie mondiale qui rendrait une nouvelle guerre impossible. Ce qu'ils ont bâti autour du FMI et de la future Banque mondiale, complété trois ans plus tard par le GATT, était imparfait. Mais cette ossature de règles et d'institutions a porté pendant quatre-vingts ans un ordre qui a rendu possibles le commerce, la prospérité et la paix. Aujourd'hui, cet ordre ne meurt pas de l'agression chinoise. Il meurt de la désertion américaine, et l'hésitation européenne est en train d'achever le suicide.
Une démolition américaine devenue structurelle
La démolition américaine est structurelle, pas trumpienne. Dès 2011, l'administration Obama refusait de soutenir la reconduction de Jennifer Hillman à l'Organe d'appel de l'OMC, une première. En 2016, la même administration bloquait le Sud-Coréen Seung Wha Chang, pour la première fois dans l'histoire de l'OMC en raison de désaccords explicites avec ses jugements. Trump n'a fait que convertir cette dérive bipartisane en stratégie d'anéantissement: en refusant toute nomination via l'exigence de consensus, il a privé de quorum la "cour suprême" du commerce mondial depuis décembre 2019. La seconde administration Trump est allée plus loin encore. Les droits de douane dits "réciproques" du 2 avril 2025 ont fait passer le tarif américain effectif moyen de 2,5% à environ 27%, son plus haut niveau depuis un siècle, en violation ouverte du principe de la nation la plus favorisée. L'arbitre n'ignore plus seulement les règles, il les piétine.
Un ordre alternatif en construction autour de la Chine
Ce vide ne reste pas inoccupé. Pékin se présente en défenseur du statu quo, mais la posture est instrumentale. En dessous, la Chine construit une architecture parallèle: la Nouvelle Banque de développement, qui prête sans les conditionnalités occidentales de consolidation budgétaire et de gouvernance; le système CIPS, qui reste techniquement dépendant de Swift pour la messagerie mais bâtit un circuit de compensation autonome en yuan; les Nouvelles routes de la soie, qui ont engagé près de 1 400 milliards de dollars dans 150 pays depuis 2013; et les BRICS, plateforme pour ceux qui cherchent une autonomie stratégique. L'ensemble n'est pas encore cohérent. L'Inde freine la dédollarisation tout en réglant ses achats russes en roupies, et la domination chinoise effraie certains partenaires. Mais la masse est là: 44% du PIB mondial en parité de pouvoir d'achat et plus de 55% de l'humanité depuis l'élargissement de 2024 et 2025. Ce ne sont plus les contours d'une contestation marginale, c'est un ordre de rechange en construction.
Pour la Belgique, c'est existentiel. Nos exportations de biens et services pèsent près de 80% du PIB. Le port d'Anvers-Bruges, deuxième port à conteneurs d'Europe derrière Rotterdam à quelques milliers d'EVP près, a traité 278 millions de tonnes en 2024. La chimie anversoise, la pharma brabançonne, la sidérurgie liégeoise et des milliers de PME vivent de la prévisibilité des règles. Un monde de blocs rivaux, de droits de douane politiques et d'accords bilatéraux les frappe au cœur.
L’Europe face à ses contradictions
L'Europe a les moyens d'agir. Elle les utilise trop tard et sous la contrainte. Le dossier Mercosur, ouvert en 1999, n'a été signé que le 17 janvier 2026 à Asunción, après vingt-six ans d'enlisement imputable au protectionnisme agricole français, polonais et autrichien. Et la ratification complète par tous les États membres reste pendante, le Parlement européen ayant saisi la Cour de justice de l'UE dès le 21 janvier. Ce n'est pas la conviction européenne qui a débloqué le dossier, ce sont les tariffs de Trump. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, défendable dans son principe, est vécu par la plupart des partenaires commerciaux comme un protectionnisme vert. Tant que l'UE prêche la coopération multilatérale en pratiquant la frilosité commerciale, son leadership restera une pétition de principe.
Sauver l'ordre suppose donc de le réformer, lucidement. Au G20, il faut abandonner l'agenda fourre-tout et revenir à la stabilisation financière, avec une troïka renforcée et l'Organisation de coopération et de développement économiques comme secrétariat permanent. À l'Organisation mondiale du commerce, il faut briser le dogme du consensus: ceux qui veulent coopérer avancent, ceux qui bloquent cessent de prendre les autres en otage. Et l'Europe doit poser des gestes coûteux chez elle avant d'en exiger des autres: finaliser la ratification de Mercosur, ouvrir la porte de l'Accord de partenariat transpacifique global et progressiste, recapitaliser son engagement dans le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, calibrer le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières pour qu'il cesse d'être lu comme une arme.
Le monde n'a plus de gardien qui maintiendrait l'ordre tout seul. La Belgique et l'Europe ne peuvent pas sous-traiter cette tâche à un Washington qui a choisi de la saboter. L'inaction nous coûtera d'abord notre prospérité, puis notre stabilité politique. En 1944, les délégués de Bretton Woods avaient compris qu'une économie mondiale livrée au chacun-pour-soi finit toujours dans les tranchées. Nous l'avons oublié. Il nous reste peu de temps pour nous en souvenir avant que l'histoire ne se charge du rappel.