Imaginez : des tramways bondés rue Neuve sous la pluie, avec des chantiers de mobilité régionale à l’arrêt faute de fonds débloqués. Le projet scolaire de votre enfant reporté ou annulé, les communes qui ne perçoivent plus leurs dotations régionales…
Ce n’est pas une fiction cauchemardesque, c’est le risque concret du quotidien des bruxellois après plus de 580 jours sans gouvernement régional de plein exercice. La Région glisse inexorablement vers un shutdown institutionnel : pas de budget voté, une dette qui explose les 15 milliards d’euros, des tensions de trésorerie annoncées. Ce blocage n’est plus une abstraction, il menace directement les aides sociales, les investissements et la confiance des bruxellois dans leurs institutions.
Les entreprises trinquent aussi !
Pendant que les partis se déchirent, ceux qui prennent réellement des risques – les entrepreneurs, indépendants et PME – avancent dans le brouillard, pris en étau entre insécurité, chaos de la mobilité et incertitude budgétaire. Ce vide politique n’est pas une anecdote institutionnelle, mais un signal désastreux envoyé aux investisseurs, aux sièges de multinationales et aux créateurs d’entreprises. Les fédérations et plateformes bruxelloises parlent de « dégâts immenses » pour les bruxellois et le tissu socio-économique, faute de décisions et de visibilité politique.
Pour un chef d’entreprise, la première question n’est plus « Où trouver des clients ? », mais « Mes clients oseront-ils encore venir ? ». Des PME envisagent de déménager en périphérie pour échapper au climat général d’abandon et à un manque de réponse politique aux problèmes de terrain. En tant qu’entrepreneur, ce climat se traduit en risque opérationnel (absentéisme, difficulté de recrutement) et en risque commercial (fréquentation en baisse, image de marque associée à une ville jugée peu sûre).
Faute de gouvernement, Bruxelles vit sur des budgets provisoires. Ces rustines nourrissent la défiance des marchés et font grimper le coût de la dette.
Les PME, véritable poumon de l’emploi bruxellois, étouffent sous le poids de l’incertitude budgétaire et de la fragilisation des services publics dont elles dépendent. Entre fiscalité locale floue, aides régionales suspendues et des infrastructures dégradées, elles avancent à vue. Comment investir, embaucher ou innover quand personne ne peut garantir la stabilité financière de la Région ? Ce brouillard permanent érode la confiance et pousse certains à envisager l’exil économique vers des territoires plus prévisibles. Sans perspectives fiscales claires ni trésorerie stable, la Région perd sa compétitivité, ses talents et son dynamisme économique.
Ce naufrage n’est pas le fruit du hasard, mais le symptôme d’un système grippé depuis trop longtemps. La fragmentation institutionnelle, avec son fameux système de double majorité, est devenue un piège ingouvernable. Comment former un exécutif quand francophones et néerlandophones peinent à s’accorder, même avec une majorité arithmétique en vue ? Ajoutez à cela des années de calculs partisans où la stabilité régionale passe après les ambitions personnelles.
Le PS bruxellois et son président Ahmed Laaouej portent une lourde part de responsabilité : leur intransigeance a fait échouer plusieurs négociations, bloquant toute majorité malgré le verdict des urnes. Le MR, première force francophone et les partis néerlandophones prêts à gouverner se heurtent à un mur. Cette paralysie prolongée menace désormais l’existence même de la Région, comme l’ont récemment dénoncé Les Engagés. La crise dépasse les ego, c’est le respect de la démocratie locale qui est en jeu.
Une tutelle fédérale ?
Imaginer un pilotage imposé depuis le nord du pays serait un désastre pour les bruxellois et pour l’image économique des entreprises. Ils perdraient toute mainmise sur leur Région, relégués au rang de spectateurs d’une gestion déconnectée des réalités urbaines : embouteillages chroniques, précarité sociale, défis sécuritaires. Le fédéral, englué dans ses propres priorités, ne comprendrait rien aux enjeux d’une capitale multiculturelle et densément peuplée. Non, la solution ne viendra pas d’en haut, c’est aux bruxellois eux-mêmes de prendre leurs responsabilités.
Le MR, désormais première force régionale, doit prendre la tête d’un renouveau en proposant un cadre de gouvernance solide. Le PS, relégué en deuxième position, ne peut plus se permettre le veto systématique, il lui incombe de devenir un partenaire lucide et constructif. Mais surtout, les deux partis doivent impérativement changer de visages. Il est temps de nommer de nouveaux négociateurs, des figures authentiquement bruxelloises, ancrées dans les quartiers, délestées des rancunes des échecs passés. Pas de parachutés provinciaux, mais des relais frais, compétents, capables de repartir sur une base saine. Ces nouvelles têtes incarneraient un pragmatisme retrouvé, libéré des postures partisanes et pourraient enfin forger une majorité stable autour de priorités pour la Région.
Parlementaires bruxellois, le choix est clair : shutdown ou gouvernance retrouvée.
Les citoyens ont voté, ils ont droit à un gouvernement et à une stabilité politique et financière. C’est votre devoir et votre responsabilité de le leur rendre la confiance.
À tous les partis démocratiques, francophones et néerlandophones, écoutez le pouls de la rue, mettez les egos de côté, injectez du sang neuf et gouvernez. Le citoyen en a marre, il n’attend plus des promesses, mais des actes. Le sursaut est possible, mais il ne tombera pas du ciel, il vous faut choisir, ici et maintenant, entre bonne gouvernance ou persévérer dans le chaos actuel, vous devez rendre des comptes à tous les citoyens bruxellois.
Alain Schenkels, chef d’entreprise
(Photo Belgaimage)