Une carte blanche de Kamel Bencheikh, écrivain
Il y a des moments où l’on se demande si certains responsables ont encore le moindre sens du réel. À Bruxelles, une fois de plus, on s’ingénie à transformer un symbole populaire en objet conceptuel hors-sol. Cette année, les habitants découvrent une installation censée évoquer Noël, mais qui n’a plus rien d’un repère culturel partagé : une structure de tissu, désincarnée, dépouillée de toute présence humaine, comme si la ville cherchait à effacer ce qui relie encore les citoyens à une histoire commune.
À chaque polémique, les mêmes explications reviennent, interchangeables : geste artistique audacieux, innovation écologique, volonté de relire la tradition, ouverture à toutes les sensibilités. En vérité, derrière ces éléments de langage, les Bruxellois n’y voient qu’un nouvel exercice de vanité institutionnelle financé sur fonds publics. Après les précédentes expérimentations qui avaient déjà transformé l’espace public en salle d’exposition involontaire, voici maintenant un objet flou, sans âme, incapable de rassembler qui que ce soit.
Qu’on se comprenne bien : l’universaliste que je suis n’a jamais défendu une tradition contre une autre. Mais il refuse qu’on remplace ce qui fait lien par des bricolages qui n’appartiennent à personne. On ne construit pas une société en vidant ses rituels de leur substance. On ne renforce pas la cohésion en proposant des formes vides, pensées pour ne déranger aucune minorité bruyante et finissant, paradoxalement, par servir de caution à toutes les complaisances religieuses que l’on prétend éviter. L’effacement du visage, du geste, de l’humain, voilà justement la pente que poursuivent les courants islamistes lorsqu’ils avancent masqués : faire disparaître l’incarnation, la figure, tout ce qui ancre l’individu dans un récit universel.
Le plus troublant, c’est de voir des élus et des institutions qui devraient être connectés au terrain valider sans sourciller une installation coupée de toute réalité. Une ville qui se respecte ne joue pas au laboratoire abstrait. Elle protège ce qui rassemble, elle assume ce qui fait sens, elle refuse les défigurations superficielles qui finissent par provoquer l’ironie du monde entier.
Et, comme d’habitude, Bruxelles y gagne quoi ? Des titres de presse moqueurs et une population qui se sent encore un peu plus dépossédée de ce qui constitue son patrimoine commun.
Kamel Bencheikh, écrivain
(Karim Ait Adjedjou/ABACAPRESS.COM)