De Sharia4Belgium à Samidoun : la nécessité de la loi Quintin (carte blanche)
L’avant-projet de loi porté par le ministre de la Sécurité et de l’Intérieur Bernard Quintin (Mouvement réformateur), dit « loi Quintin », vise à permettre « l’interdiction administrative des personnes morales, des sociétés sans personnalité juridique, des associations ou groupements de fait constituant une menace grave et actuelle pour l’ordre public, la sécurité nationale ou l’ordre démocratique et constitutionnel ». Ce projet suscite une levée de boucliers de la part de juristes, de syndicats ainsi que de partis de gauche, car il renforce la capacité de l’État belge à interdire préventivement des organisations alors même qu’elles n’ont encore commis aucun délit. Une carte blanche signée par Eric Muraille, biologiste et Directeur de Recherches FNRS attaché à l’ULB.
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Résumé de l'article
Face aux précédents de Sharia4Belgium et à l’activisme du réseau Samidoun lié à Masar Badil, le projet de « loi Quintin » porté par le ministre Bernard Quintin entend permettre l’interdiction administrative d’organisations jugées menaçantes pour l’ordre démocratique. Soutenu par certains pour combler les lacunes révélées par les attentats de 2016, le texte est vivement critiqué par une partie des juristes et de la gauche qui dénoncent un risque pour les libertés fondamentales. L’enjeu : doter l’État belge d’un outil préventif face aux réseaux transnationaux accusés de diffuser des discours hostiles aux institutions démocratiques, notamment dans les universités.
Pour comprendre la nécessité d’une telle loi en Belgique, il convient de revenir sur l’histoire du réseau Al-Muhajiroun et de l’organisation Sharia4Belgium, puis d’établir un parallèle avec le réseau Masar Badil et l’organisation Samidoun, aujourd’hui très actifs sur le territoire belge, en particulier dans les universités.
L’échec sécuritaire de Sharia4Belgium
En 2010, Fouad Belkacem crée à Anvers Sharia4Belgium, un groupe islamiste radical appelant au jihad contre un « Occident impie » et prônant le remplacement de la démocratie belge par un État islamique appliquant la charia.
Sharia4Belgium constitue un « groupement de fait », c’est-à-dire une organisation dépourvue d’existence juridique et donc juridiquement insaisissable. Son activité principale consiste en la propagande : distribution de tracts dans la rue et diffusion de vidéos sur les réseaux sociaux. Son public cible est composé principalement de jeunes hommes issus de milieux défavorisés ou socialement marginalisés, dont un nombre important de convertis récents à l’islam.
L’organisation s’inscrit dans une nébuleuse transnationale née au Royaume-Uni. Au milieu des années 2000, un prédicateur islamiste syrien installé à Londres, Omar Bakri Mohammed, et son disciple Anjem Choudary créent le mouvement Al-Muhajiroun. Ce terme, qui signifie « les émigrants » en arabe, renvoie à l’histoire fondatrice de l’islam : les Muhājirūn sont les premiers compagnons de Mahomet. L’objectif d’Al-Muhajiroun est l’établissement d’un califat islamique mondial.
Après les 4 attentats de Londres en juillet 2005, qui firent 56 morts et 784 blessés, Al-Muhajiroun est interdit au Royaume-Uni. Ses militants contournent toutefois l’interdiction en créant la marque « Sharia4 », qui inspire la création de Sharia4Belgium, Sharia4Germany et Sharia4Holland. Ces groupes sont interconnectés, partageant forums, vidéos, conférences et recruteurs.
Malgré ses messages antidémocratiques et ses activités d’endoctrinement, Sharia4Belgium demeure légalement difficile à interdire en Belgique, faute d’infractions caractérisées. Toutefois, entre 2012 et 2014, elle devient l’un des principaux réseaux européens de recrutement pour la guerre civile syrienne : des dizaines de Belges radicalisés partent combattre. L’enquête ouverte en 2012 aboutit en 2015 à un procès reconnaissant Sharia4Belgium comme organisation terroriste et à la condamnation de 45 de ses membres. Belkacem fut condamné à 12 ans de prison ferme.
L’enquête relative aux attentats de Bruxelles de mars 2016, qui firent 35 morts et 340 blessés, révèle que plusieurs kamikazes avaient fréquenté des milieux proches de cette mouvance. Le réseau Sharia4Belgium aurait ainsi contribué à créer un écosystème favorable à la radicalisation violente. Cette enquête a également mis en évidence l’incapacité des autorités belges à interdire une organisation ouvertement antidémocratique avant le passage à l’action.
Samidoun se présente comme un simple réseau international de solidarité avec les prisonniers palestiniens. Il a été fondé en 2011 au Canada par Khaled Barakat et Charlotte Kates. Barakat, né à Jérusalem, est considéré par les autorités américaines comme un cadre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). En Allemagne, la célébration par Samidoun de l’attaque terroriste du 7 octobre a entraîné son interdiction en 2023. Des liens allégués avec le FPLP ont également conduit, en 2024, à des sanctions et mesures restrictives aux États-Unis et au Canada.
Samidoun et le réseau Masar Badil
En Belgique, le coordinateur européen de Samidoun, Mohammed Khatib, soutient publiquement la résistance contre Israël sous toutes ses formes, y compris des attaques terroristes présentées comme relevant de la résistance armée. Les membres de Samidoun défendent, comme solution au conflit israélo-palestinien, la formule d’un État unique « From the River to the Sea », impliquant la disparition d’Israël. Ils ont également exprimé publiquement leur soutien au Hamas, au Hezbollah libanais et à la République islamique d’Iran.
Contrairement à Sharia4Belgium, Samidoun utilise une rhétorique marxiste et décoloniale et cible prioritairement les milieux universitaires plutôt que des jeunes marginalisés. La présence de Samidoun a marqué les occupations universitaires de 2024, notamment à l’Université libre de Bruxelles.
Samidoun n’est pas seulement relié à des formes de mobilisation civile ou armée palestinienne. Il fait partie d’un réseau transnational. En 2021, lors d’une réunion militante en Espagne, le réseau politique Masar Badil est officiellement créé. Celui-ci fédère des organisations palestiniennes, dont certaines composantes du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) et Samidoun, ainsi que des organisations espagnoles (collectif Intifada), françaises (Collectif Palestine Vaincra) et belges d’extrême gauche. Il collabore également avec des partis politiques de gauche et des syndicats.
En Belgique, les organisations marxistes révolutionnaires Classe-Contre-Classe et Secours-Rouge, fondées par Bertrand Sassoye (ancien membre des Cellules communistes combattantes, CCC), ainsi que l’organisation antiraciste et décoloniale Bruxelles Panthères ont publiquement exprimé leur appartenance au réseau Masar Badil. Ces organisations belges diffusent les messages de Samidoun et organisent des événements communs.
Les enjeux de la loi Quintin
En 2022, devant le Parlement européen, Mohammed Khatib, coordinateur européen de Samidoun, déclarait: « Vaincre Israël signifie vaincre cette institution coloniale ! (le Parlement européen). Vaincre Israël, c’est vaincre les États-Unis. Vaincre Israël, c’est vaincre le Canada, ces colonies qui existent sur le dos des peuples autochtones et des Noirs. » Il serait donc très naïf de considérer que Samidoun et le mouvement Masar Badil ne menacent que les « sionistes ». Sa cible est l’Occident, vu comme impérialiste et colonialiste.
Le danger est bien plus grand que pour Sharia4Belgium. En ciblant spécifiquement les universités, les organisations du Masar Badil cherchent à banaliser, auprès des futures élites, le rejet des institutions démocratiques, jugées complices de structures oppressives, ainsi que la légitimation d’actions violentes au motif que les civils d’un État colonial sont nécessairement complices de son oppression.
Si on la laisse opérer librement dans les milieux universitaires, cette propagande affectera durablement la capacité des médias, des juristes et des politiques à défendre les valeurs démocratiques. L’élection de Rima Hassan comme marraine de la promotion de droit et de criminologie de l’ULB, alors qu’elle est poursuivie en justice pour apologie du terrorisme, incitation à la haine et menaces de mort, est l’une des premières conséquences de cette influence.
Dans cette perspective, si l’État belge souhaite cesser d’être un hub pour ces organisations radicales, il doit, à l’image de l’Allemagne, se doter de mécanismes juridiques permettant non seulement leur interdiction rapide, mais également la limitation de la diffusion de leurs discours dans les universités, notamment en pénalisant l’invitation de leurs membres ou la promotion de leurs discours.
La tâche s’annonce toutefois très difficile. Ces organisations sont implantées depuis plusieurs années. Dans certains milieux militants, leurs messages se sont banalisés. Elles disposent de milliers de sympathisants ainsi que de soutiens et de relais dans les milieux associatifs, syndicaux, universitaires et politiques belges.
Eric Muraille, biologiste, directeur de Recherches FNRS attaché à l’ULB.