Entreprendre doit redevenir plus simple que renoncer (Carte blanche)
Dans cette carte blanche, Marcela Gori, vice-présidente du CPAS d’Anderlecht, alerte sur la multiplication des cellules commerciales vides en Belgique et appelle à un sursaut politique pour redonner souffle à l’entrepreneuriat et à la vie des centres de nos villes.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
— Près d’un commerce sur neuf est aujourd’hui vide en Belgique, avec une situation critique en Wallonie
— Charges, normes et lourdeurs administratives freinent l’initiative entrepreneuriale
— Réactiver les cellules vides et simplifier l’acte d’entreprendre devient une urgence politique
Vous avez vu comme certaines vitrines restent éteintes, même en plein cœur de nos villes ? Plus seulement dans des rues secondaires peu fréquentées. Aujourd’hui, des rideaux métalliques se sont baissés sur des emplacements qui faisaient la vie de nos quartiers. Bruxelles, Namur, Charleroi, Liège… Ces mêmes affiches « A louer » ou « A remettre » qui s’apposent et jaunissent. Même dans des artères où, il y a quelques années encore, chaque pas croisait une activité, une lumière, un visage, il y a cette impression persistante que quelque chose se retire, lentement.
Ce phénomène n’a rien d’anecdotique. En Belgique, plus de 11.600 entreprises ont fait faillite en 2025, un niveau parmi les plus élevés de la dernière décennie. Et le commerce fait partie des secteurs les plus touchés.
On pourrait rétorquer qu’il y a aussi des entreprises qui se créent. C’est vrai, et heureusement. Mais il y a un chiffre qui devrait nous inquiéter tous : le taux de vacance commerciale. En Belgique il est de 11%, soit plus de 20.000 cellules vides. Concrètement : près d’un commerce sur neuf est aujourd’hui inoccupé dans notre pays.
Mais comme en Belgique les choses ne sont jamais homogènes, en fonction des régions, les chiffres sont différents. 7% en Flandre, autour de 10 à Bruxelles, mais 20 en Wallonie. Oui, oui, vous avez bien lu : en Wallonie, près d’un commerce sur 5 est vide, un chiffre en augmentation continuelle depuis 10 ans.
Quand entreprendre est un chemin de croix…
Nos commerçants sont sous pression. Et cette pression n’est pas seulement conjoncturelle. Bien sûr, le monde change. Le commerce en ligne progresse, les habitudes évoluent, l’IA remplace le travail humain, et le constat est sévère : les grandes enseignes elles-mêmes vacillent (Casa, Proximus, ING…). Mais ce serait une erreur de tout expliquer par la modernité ou par le numérique.
Entreprendre dans notre pays reste un parcours exigeant. Les charges sont élevées. Les marges sont souvent faibles. Les normes sont nombreuses. Les procédures sont complexes, l’administratif lourd. Et, trop souvent, celui qui veut ouvrir un commerce doit naviguer dans un système qui lui demande beaucoup… sans toujours lui donner les moyens de réussir. Pendant des années, certains politiques ont pensé la ville depuis des bureaux, totalement déconnectés de la rue.
D’un côté on célèbre volontiers l’esprit d’entreprise, mais dans les faits, on le décourage parfois sans s’en rendre compte.
Et puis, en Belgique, on ne cultive pas l’engagement et la création. Aux USA, 20% des 18-24 ans ont une intention entrepreneuriale active. C’est plus du double de chez nous et de l’Europe. Il y a 2 ans, des chiffres d’Eurostat disaient également que notre pays affichaient un des taux de création d’entreprises les plus bas d’Europe (8,2%), loin des « taux de natalité » du Portugal, de l'Estonie ou de la France supérieurs à 14 %.
Quand un commerce ferme, ce n’est pas seulement une activité économique qui disparaît. C’est un point de repère qui s’efface. Un lieu où l’on se reconnaissait. Un endroit où l’on échangeait, même brièvement. C’est une présence humaine en moins dans l’espace public. Et, progressivement, cela transforme nos villes. Moins de commerces, c’est moins de passage. Moins de passage, c’est moins de vie. Et moins de vie, c’est souvent plus d’insécurité ressentie, plus de repli, plus d’anonymat.
On investit dans la sécurité. On renforce les contrôles. On multiplie les dispositifs. Mais on oublie parfois une évidence : une rue vivante est déjà une rue plus sûre.
C’est pourquoi la question du commerce n’est pas seulement économique. Elle est urbaine. Elle est sociale. Elle est profondément politique.
Alors, que faire ?
Il ne s’agit pas de revenir en arrière. Le commerce évoluera, avec ou sans nous. Mais nous pouvons choisir dans quel sens.
Nous devons d’abord simplifier réellement la vie de celles et ceux qui veulent entreprendre. Aujourd’hui, ouvrir un commerce relève trop souvent du parcours du combattant. Les démarches doivent être allégées, raccourcies, rendues lisibles. Entreprendre ne doit plus être un acte de courage administratif.
Nous ne pouvons plus accepter que des vitrines restent vides pendant des mois, parfois des années. Ces espaces doivent être activés : occupations temporaires, commerces éphémères, projets associatifs ou culturels. Une cellule vide doit redevenir une opportunité, pas une fatalité.
Nous devons aussi avoir le courage de revoir la pression qui pèse sur nos indépendants. Charges élevées, normes nombreuses, contraintes administratives… À force d’exiger toujours plus, on finit par décourager celles et ceux qui veulent simplement entreprendre, travailler et faire vivre nos quartiers.
Enfin, il faut aussi responsabiliser les propriétaires. Laisser un commerce vide pendant des années ne peut plus être neutre. Des mécanismes doivent inciter à remettre rapidement ces espaces sur le marché, pour éviter que des rues entières ne s’éteignent à bas bruit. Le message doit être clair : entreprendre doit redevenir plus simple que renoncer.