La cause palestinienne est aussi une cause de droite (Carte blanche)
Pourquoi la cause palestinienne est-elle aujourd’hui perçue comme un marqueur idéologique de gauche, alors qu’elle a longtemps traversé tout le spectre politique ? Dans cette carte blanche, Julien Milquet (échevin à Anderlecht en charge de la Culture, du Patrimoine et des Travaux publics) défend l’idée que la droite européenne se trouve en contradiction avec ses propres principes en se détournant de cette question.
Publié par Contribution Externe
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Résumé de l'article
— Une cause historiquement transpartisane devenue marqueur idéologique de gauche
— Une contradiction entre la défense de la souveraineté et le positionnement actuel de la droite
— Un appel à réexaminer la cohérence politique européenne face au conflit israélo-palestinien
La question palestinienne est aujourd’hui enfermée dans un réflexe idéologique paresseux : soutenir les Palestiniens serait devenu un marqueur de gauche, tandis que soutenir Israël serait un réflexe de droite. Cette lecture binaire est historiquement fausse et intellectuellement idiote. Pire : elle place une partie de la droite européenne dans une série de contradictions flagrantes avec ses propres principes.
Pour comprendre pourquoi, il faut commencer par rappeler quelques faits que l’on préfère souvent oublier.
En 1948, la création de l’État d’Israël s’accompagne de ce que les Palestiniens appellent la Nakba, la « catastrophe ». Plus de 700 000 Palestiniens sont expulsés ou contraints de fuir leurs terres. Des centaines de villages sont rayés de la carte. Des familles entières prennent la route de l’exil et s’entassent dans des camps de réfugiés au Liban, en Jordanie ou en Syrie.
Depuis lors, la situation n’a cessé de se dégrader. La Cisjordanie, censée constituer le cœur d’un futur État palestinien, est progressivement morcelée par des colonies israéliennes. Des centaines de milliers de colons agressifs et souvent fanatisés y vivent aujourd’hui, protégés par l’armée israélienne, tandis que les Palestiniens voient leurs terres confisquées, leurs récoltes vandalisées et leurs villages encerclés.
Quant à Gaza, ce territoire minuscule et surpeuplé vit sous blocus depuis près de vingt ans et a récemment subi une destruction massive que j’ose appeler génocide ou, à tout le moins, volonté génocidaire. La volonté de nettoyage ethnique ne peut plus être niée que ce soit à Gaza, à Jerusalem ou en Cisjordanie.
Pour saisir ce que cela signifie concrètement, il suffit d’imaginer une situation analogue chez nous. Imaginez une Belgique qui aurait perdu l’immense majorité de son territoire. L’État belge ne contrôlerait plus que la Côte belge, enfermée derrière des barrières et coupée du monde. L’autre fragment du pays se limiterait aux grandes villes du Limbourg, isolées les unes des autres, entourées de colonies étrangères installées sur des terres confisquées. C’est, très concrètement, la réalité territoriale dans laquelle vivent aujourd’hui les Palestiniens.
Une cause autrefois transpartisane
Contrairement à la caricature actuelle, la cause palestinienne n’a jamais été un monopole de la gauche.
Pendant longtemps, elle a rassemblé un spectre politique extrêmement large : communistes, socialistes, catholiques, gaullistes, souverainistes, et même des figures de la droite nationale comme Jean-Marie Le Pen. Soutenir les Palestiniens relevait alors d’une logique simple : celle du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La fracture actuelle est relativement récente.
Elle repose sur un raccourci intellectuel assez grotesque : la question de l’immigration en Europe est associée majoritairement aux populations arabes, les Arabes sont assimilés aux Palestiniens, et la cause palestinienne devient automatiquement suspecte aux yeux d’une partie de la droite européenne.
Cette confusion tient davantage du réflexe pavlovien que de la réflexion politique.
Une contradiction avec les valeurs de la droite
La droite européenne affirme défendre le patriotisme, la souveraineté et l’enracinement des peuples sur leur terre. Mais curieusement, ces principes semblent s’évaporer dès qu’il s’agit des Palestiniens.
Car que demandent-ils exactement ? Le droit de vivre chez eux. Le droit de préserver leur identité. Le droit d’avoir un État souverain.
Autrement dit, exactement ce que la droite affirme défendre partout ailleurs.
La contradiction est évidente et explicite quand la droite recrache littéralement la propagande de pays étrangers en lieu et place d’analyses dans une perspective européenne.
La contradiction est d’autant plus flagrante que la société palestinienne n’a rien de la caricature progressiste que certains imaginent à gauche. Ceux qui, comme moi, ont réellement voyagé en Cisjordanie le savent : on y rencontre une société profondément traditionnelle et néanmoins ouverte.
Les Palestiniens sont pour la plupart religieux, attachés à la famille, aux traditions et à la communauté. Ils sont musulmans ou chrétiens pour l’essentiel, parfois pratiquants, souvent conservateurs même si des courants socialistes ou communistes existent.
Ce ne sont pas des militants progressistes à cheveux bleus sortis des campus occidentaux.
Le « grand remplacement » réel
Certains intellectuels de droite radicale comme Eric Zemmour évoquent régulièrement la théorie du « grand remplacement » en Europe.
Mais s’il existe un endroit dans le monde où une population affirme vivre un remplacement territorial et démographique depuis des décennies, c’est bien la Palestine.
Depuis 1948, les terres palestiniennes se réduisent tandis que les colonies s’étendent.
Dans ce cas précis, il ne s’agit pas d’un fantasme idéologique : c’est une réalité territoriale observable.
Une incohérence sur l’immigration
La droite européenne affirme vouloir stopper l’immigration vers l’Europe.
Mais en soutenant sans nuance une politique qui rend la vie de plus en plus impossible à une population sur sa propre terre, elle contribue indirectement à pousser cette population vers l’exil.
Autrement dit, soutenir aveuglément certaines politiques israéliennes revient aussi à encourager l’arrivée en Europe de populations qui préféreraient pourtant rester chez elles.
La cohérence politique voudrait précisément l’inverse : défendre le droit des peuples à vivre sur leur terre.
Les chrétiens palestiniens oubliés
La droite européenne conservatrice affirme régulièrement défendre les chrétiens d’Orient. Mais elle reste curieusement silencieuse lorsqu’il s’agit des chrétiens palestiniens.
Ces communautés existent pourtant depuis les origines du christianisme. Elles vivent aujourd’hui la même réalité politique que leurs compatriotes musulmans.
Une grande partie des premiers intellectuels et militants du nationalisme palestinien étaient d’ailleurs chrétiens. Rappelons à cet égard que tant l’’Autorité palestinienne que le Hamas avaient (et ont toujours) des ministres chrétiens dans leurs gouvernements. Yasser Arafat se rendait d’ailleurs chaque année à la messe de Noel à Bethléem.
Les Églises locales – catholique comme orthodoxe – lancent régulièrement des appels pour défendre les droits des Palestiniens. Ces appels sont largement ignorés.
Liberté d’expression et tabou
La droite européenne se présente aussi comme une défenseure de la liberté d’expression. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’Israël, toute critique est rapidement assimilée à de l’antisémitisme. Cette confusion est délétère. Elle empêche un débat rationnel et nourrit paradoxalement les théories complotistes. Car lorsque certaines critiques deviennent impossibles, certains finissent par croire que tout est caché.
Critiquer un État ou une idéologie politique n’a jamais été de l’antisémitisme.
Notons à cet égard le gauchisme intellectuel dont fait preuve une partie de la droite à ce sujet : à la gauche traitant tous ses adversaires de racistes, la droite oppose désormais l’insulte d’antisémite à ses détracteurs !
Une question que la droite devrait avoir le courage de poser
En réalité, un seul argument semble aujourd’hui subsister chez certains : Israël devrait être soutenu quoi qu’il fasse parce qu’il constituerait un avant-poste occidental au Moyen-Orient. Mais cette logique reviendrait alors à donner du grain à moudre à ceux qui estiment que, si Israël est un État occidental, sa place n’est pas au Moyen-Orient. Enième contradiction encore une fois.
Conclusion
La cause palestinienne n’est pas seulement une cause de gauche.
C’est une cause de souveraineté, d’enracinement, de patriotisme et de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Autrement dit, une cause que la droite devrait comprendre instinctivement… si elle ne préférait pas parfois fermer les yeux et rester hypocrite.