La prise de pouvoir d’Ursula von der Leyen : comment une haute fonctionnaire non élue façonne l’Europe (Analyse)
Ursula von der Leyen a entamé son mandat à la tête de la Commission européenne avec une mission claire : exécuter les décisions des États membres. Elle n’est pas élue directement par les citoyens européens, mais désignée par les chefs d’État et de gouvernement, puis approuvée par le Parlement européen. Aujourd’hui, elle se positionne comme une leader géopolitique de l’Europe, alors même que sa mission première - l’économie - est sous pression et que l’inflation réglementaire s’intensifie.
Publié par Peter Backx
Résumé de l'article
-Ursula von der Leyen transforme progressivement la Commission européenne d’un organe d’exécution en centre d’impulsion politique, en élargissant son influence sans mandat direct et en imposant une gouvernance fondée sur l’urgence et la centralisation.
-Cette montée en puissance s’accompagne de critiques sur l’effacement des États, la dérive autoritaire interne et l’abandon des priorités économiques au profit d’une hyperactivité réglementaire et géopolitique aux résultats jugés limités.
Sommaire
- D’une haute fonctionnaire à gestionnaire de crises
- L’urgence comme mode de gouvernance
- Une extension du pouvoir sans réforme formelle
- Une gouvernance de plus en plus centralisée
- L’économie reléguée au second plan
- Une inflation réglementaire pénalisante
- Une avalanche d’initiatives, peu de résultats
- Le pouvoir par la communication
- Une relation tendue avec la presse
- Une responsabilité diluée
- Leadership ou dérive ?
- La question fondamentale
D’une haute fonctionnaire à gestionnaire de crises
La Commission européenne est, par essence, un organe exécutif. Elle traduit les compromis politiques en politiques concrètes et veille à leur application. L’orientation politique appartient aux États membres, pas à l’administration.
Or, sous Ursula von der Leyen, ce rôle évolue sensiblement. La Commission agit de plus en plus comme force d’initiative et d’impulsion. C’est aussi la conclusion d’une analyse d’Euractiv, signée Eddy Wax et Thomas Moller-Nielsen, qui la décrit comme la « principale gestionnaire de crises » de l’Europe.
Cette évolution modifie la logique institutionnelle : l’organe chargé d’exécuter commence à orienter. Et sa présidente, sans mandat direct, endosse de plus en plus un rôle de leader politique.
L’urgence comme mode de gouvernance
Von der Leyen a structuré son action autour d’une logique d’urgence : rapidité, pression et efficacité. Si cette approche a semblé pertinente pendant la pandémie et la guerre en Ukraine, elle s’étend désormais à d’autres domaines.
L’urgence devient un argument permanent, y compris en l’absence de crise aiguë. Résultat : procédures raccourcies, concertation réduite, critiques perçues comme des obstacles. Certains analystes s’interrogent ouvertement : cette méthode fait-elle « plus de mal que de bien » ?
L’Europe glisse ainsi progressivement d’un modèle fondé sur le compromis vers un mode de gouvernance plus hiérarchique.
Une extension du pouvoir sans réforme formelle
L’élargissement du pouvoir ne passe pas par des traités, mais par la pratique. Von der Leyen s’impose de plus en plus sur des terrains traditionnellement réservés aux États, comme la politique étrangère ou la défense.
Elle fixe des orientations, crée des attentes et met les gouvernements sous pression. Dans un entretien au Brussels Times, Charles Michel dénonce une Commission qui « s’arroge davantage de pouvoir institutionnel » et « intervient dans des domaines qui ne relèvent pas de ses compétences ».
Il critique aussi une centralisation croissante : les propositions de coordination structurée auraient été « systématiquement refusées ».
Une gouvernance de plus en plus centralisée
Les critiques portent également sur le fonctionnement interne. Charles Michel évoque un modèle « superautoritaire » où « les commissaires ne jouent plus de rôle ».
Le pouvoir se concentre dans un cercle restreint autour de la présidente. « Je n’ai jamais connu de telles difficultés dans la coopération avec un collègue », confie-t-il.
Des dossiers concrets illustrent cette dérive. Lors des négociations sur le Brexit, des initiatives parallèles entre Commission et Conseil ont créé confusion et tensions internes. L’unité européenne devient alors une lutte d’influence.
L’économie reléguée au second plan
La critique la plus sévère concerne le fond. Selon Michel, la Commission néglige ses missions économiques essentielles : marché intérieur et union des capitaux. « Il ne s’est rien passé. Le résultat est nul, et c’est une tragédie. »
Ces deux piliers sont pourtant au cœur de la croissance européenne. Pendant ce temps, l’attention se déplace vers la géopolitique et la stratégie, domaines où la Commission dispose de moins de leviers.
Une inflation réglementaire pénalisante
Autre reproche : la multiplication des normes. Sous couvert d’harmonisation et de protection, les règles s’accumulent, alourdissant les contraintes pour les entreprises.
Les obligations ESG et les législations de diligence raisonnable entraînent des coûts administratifs importants, en particulier pour les PME. Même le Green Deal, initialement ambitieux, se transforme en un empilement réglementaire partiellement révisé sous pression économique.
Paradoxe : au lieu de simplifier le marché intérieur, la complexité augmente et peut freiner l’investissement.
Une avalanche d’initiatives, peu de résultats
La Commission multiplie les projets. Euractiv évoque un « nombre vertigineux d’idées politiques ». Mais beaucoup n’aboutissent pas.
Des initiatives sur l’adhésion de l’Ukraine, l’usage d’avoirs russes ou des projets géopolitiques échouent ou s’enlisent. Faute de soutien politique suffisant, elles restent à l’état d’annonce.
Le résultat : une politique très visible dans la communication, moins dans l’exécution.
Le pouvoir par la communication
La stratégie passe aussi par les symboles. L’épisode du « sofagate » en 2021 en est un exemple. Lors d’une rencontre avec Recep Tayyip Erdogan, Charles Michel s’assoit à ses côtés, tandis qu’Ursula von der Leyen est reléguée sur un canapé.
L’incident, largement médiatisé, est ensuite exploité pour renforcer sa visibilité internationale. « La Commission a utilisé cet épisode pour accroître son pouvoir », estime Charles Michel.
Une relation tendue avec la presse
La relation avec les médias se tend. Dans Euractiv, le journaliste Matthew Karnitschnig évoque une mise à l’écart des journalistes critiques, exclus de briefings clés.
Il décrit une « atmosphère d’hostilité » envers ceux qui refusent de suivre la ligne. Certains témoignages évoquent même des attaques verbales de l’entourage de la présidente.
Le contrôle de la communication devient un levier de pouvoir.
Une responsabilité diluée
Enfin, cette évolution brouille les responsabilités. L’Union européenne repose sur un équilibre : les États décident, la Commission exécute.
Aujourd’hui, la Commission impulse et les États suivent. En cas d’échec, il devient difficile d’identifier les responsables.
Leadership ou dérive ?
Les partisans de von der Leyen invoquent la nécessité de leadership dans un contexte de crises multiples et de blocages entre États.
Mais la question reste entière : l’efficacité peut-elle remplacer la légitimité démocratique ?
La question fondamentale
Au fond, cette évolution touche à l’ADN de l’Union européenne. L’équilibre institutionnel se modifie sans débat démocratique explicite. Une question demeure : qui gouverne réellement l’Europe - et au nom de quel mandat ?