Le Soir et La Libre aussi sanctionnés par le CDJ. Vers une atteinte à la liberté des rédactions ?
Le Conseil de déontologie journalistique (CDJ) a récemment épinglé deux piliers de la presse francophone, La Libre Belgique et Le Soir, dans deux dossiers distincts. Même si ce n’est pas la toute première fois que cela se produit, cette séquence est révélatrice d’un climat de tension croissante entre les exigences du CDJ et la liberté. Dans les rédactions, résonne désormais avec de plus en plus de fréquence et d’acuité une interrogation essentielle : jusqu’où peut aller l’analyse journalistique sans tomber sous le coup d’une sanction ?
Publié par Rédaction
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Résumé de l'article
— Le CDJ épingle La Libre pour absence de contradictoire et Le Soir pour un titre jugé trompeur
— Les rédactions défendent des choix relevant de leur liberté éditoriale
— Juristes et observateurs s’inquiètent d’un encadrement jugé de plus en plus strict
Dans le premier cas, le CDJ a jugé partiellement fondée la plainte introduite par le député Fouad Ahidar (leader du parti éponyme) à propos d’un article de La Libre Belgique consacré aux Frères musulmans. Le Conseil ne conteste ni le sérieux du travail journalistique ni la solidité des sources mobilisées, mais il reproche au quotidien de ne pas avoir sollicité la version de l’intéressé, alors même que des éléments sensibles étaient avancés à son sujet.
Face à cette critique, La Libre Belgique défend une ligne claire. Le journal considère que son article respecte pleinement le code de déontologie journalistique et que son journaliste a travaillé avec rigueur. Selon lui, l’atteinte alléguée à la réputation de Fouad Ahidar ne constitue pas une faute, dès lors que la conclusion incriminée s’inscrit dans une analyse étayée. Cette conclusion — selon laquelle le député serait influencé par une matrice idéologique liée au frérisme sans en avoir conscience — ne l’accuse pas d’appartenir à ce courant. Elle repose, insiste le journal, sur une base factuelle large, nourrie par des constats d’experts et des éléments objectifs, et relève donc pleinement de la liberté rédactionnelle.
La Libre reconnaît certes que recueillir la réaction de l’intéressé aurait pu enrichir l’article. Mais elle conteste fermement l’idée selon laquelle cette absence constituerait une faute déontologique. Selon le quotidien, ne pas avoir sollicité Fouad Ahidar ne revient pas à omettre une information essentielle, dans la mesure où cela n’aurait pas modifié la nature ni le sens de l’analyse publiée.
Deux décisions qui interrogent la liberté éditoriale
Le second dossier concerne Le Soir et sa Une consacrée au trentième anniversaire de la mort de Jean Gol. Là encore, le contenu des articles n’est pas remis en cause. La critique vise exclusivement le titre « L’hommage à Jean Gol profané » et la mise en page qui l’accompagnait. Le journal rappelle que deux événements distincts ont marqué cette journée à Liège : la profanation de la tombe de l’ancien vice-Premier ministre, unanimement condamnée, et des violences en marge d’un hommage organisé par le MR à l’Université de Liège, ayant fait plusieurs blessés.
Dans sa défense, Le Soir revendique un choix éditorial assumé. Regrouper ces deux faits répondait, selon lui, à une logique d’information globale. Le titre incriminé visait à traduire une réalité : celle d’une journée d’hommage entachée à la fois par un acte de vandalisme et par des débordements violents. Le journal insiste sur l’usage du mot « profané », mobilisé dans un double sens, à la fois littéral et figuré, ce dernier étant reconnu par les dictionnaires comme une atteinte symbolique à quelque chose de respectable. Il ne s’agissait en aucun cas, affirme-t-il, d’imputer la profanation aux manifestants, mais de recourir à une figure de style pour exprimer une lecture plus large de l’événement.
Le Conseil de déontologie journalistique n’a cependant pas été convaincu par ces arguments. Dans le cas de La Libre, il considère que l’absence de contradictoire constitue un manquement, indépendamment de la solidité de l’enquête. Dans celui du Soir, il estime que la combinaison du titre et de l’image a créé un amalgame susceptible d’induire le lecteur en erreur, malgré l’intention symbolique revendiquée par la rédaction.
Vers un débat sur le fonctionnement du CDJ
En sanctionnant des choix éditoriaux qui relèvent, pour les rédactions, de leur liberté fondamentale — qu’il s’agisse d’une analyse nourrie ou d’un titre à portée symbolique — le régulateur ne contribue-t-il pas à restreindre progressivement l’espace d’expression journalistique ? Entre nécessaire encadrement et risque d’autocensure, le débat est désormais ouvert.
Contactés par 21News, différents juristes s’étonnent du nombre de sanctions adressés par le CDJ ces dernières semaines. Un avocat spécialiste du monde de la presse qui préfère garder l’anonymat nous signale "Il n’est pas normal que le CDJ ne prévoit pas de procédure d’appel des décisions. La liberté de la presse est d’un principe majeur de la démocratie, cette liberté devrait être doublement protégée. De plus, il est étonnant, contrairement à la Flandre, que toute partie même non citée dans un article puisse déposer plainte, cela augmente le risque évident d'instrumentalisation. Cela crée du travail supplémentaire et encourage les plaintes farfelues ou même anonymes comme celles dont a été victime 21News. Peut-être les médias auraient-ils intérêt à demander les membres qui représentent le CDJ lors des décisions soient plus pluralistes. Allez voir ce que certains membres du CDJ publient sur les réseaux sociaux ? Comment taper toute la journée pour certains sur l’Arizona ou autres et ensuite être crédibles pour savoir si Radio Judaïca interview de la bonne manière ou non un Président de parti" (référence ici à la condamnation de Radio Judaïca pour une interview de Georges-Louis Bouchez).
Peut-être le moment est-il venu pour le CDJ de prendre un peu de hauteur et de s’interroger réellement sur son fonctionnement, sur son évolution et sur sa composition actuelle. Et si les personnes qui prennent part aux décisions du CDJ sur les plaintes (et qui sont souvent les mêmes, depuis des années) sont représentatives de l’ensemble la profession, des différentes sensibilités des médias, de la façon de concevoir le journalisme et la déontologie en 2026 et des opinions et de la société civile. A la lumière de ces derniers cas, le moment est peut-être venu pour le CDJ de lancer un ambitieux processus de réflexion, avec l’ensemble du secteur et de la société civile, pour redéfinir les enjeux et les missions du CDJ, surtout dans une période aussi cruciale et complexe pour l’avenir des médias.