Lycées bloqués, débats pollués
Lycéens blessés, établissements brûlés, pléthore de revendications : derrière les images qui tournent en boucle, les chiffres et les faits racontent une autre histoire, celle d'une mobilisation réelle, mais grossie par la récupération politique et le goût du sensationnel. Une opinion de Sylvain Charat.
Publié par Contribution Externe
« Parents, militants insoumis, mobilisez-vous pour vous interposer face à la sauvagerie policière. » Voilà ce que Jean-Luc Mélenchon lançait à la foule le 29 septembre 2026, au tout début du mouvement lycéen.
« Sauvagerie policière » ? Plusieurs semaines après le début de ce mouvement, on dénombre plus de 200 blessés parmi les lycéens, mais plus de 750 parmi les forces de l'ordre.
C'est tout de même étrange. Car, lorsqu'on parle de sauvagerie policière, on s'attendrait à un bilan inverse. Certes, ce sont là les chiffres du gouvernement qui ne disent rien de la gravité des blessures. Rappelons, entre autres, qu’un adolescent a eu malheureusement la main arrachée en ramassant une grenade et que l'Inspection générale de la police nationale a ouvert au moins dix-huit enquêtes. Evidemment, ces chiffres ne permettent pas de déterminer les responsabilités ni d'écarter les violences policières qui ont pu être commises. Mais, tout de même, cette disproportion, plus de trois fois plus de policiers blessés que de lycéens, est quelque chose qui fait réfléchir.
Un quart des lycées, pas la France entière
Autre point surprenant : le nombre de lycées bloqués et les suspensions de cours. L'impression médiatique est que l'ensemble des lycées de France sont perturbés, que la masse des élèves manifeste dans la rue. Les données donnent une image largement plus contrastée.
Il y a 3 607 lycées en France, dont 2 406 lycées publics et 1 201 privés selon le ministère de l'Éducation nationale. Les lycéens du secteur public sont les plus concernés par la mobilisation et pourtant tous les établissements n'ont pas fermé. Prenons les trois grandes journées d'action lycéenne. Selon les données du ministère, le 1er octobre, 71,5 % des lycées n'ont pas été concernés par des actions ou des perturbations. Le 6 octobre, journée la plus suivie, 891 établissements ont connu une suspension totale ou partielle des cours : environ un quart des lycées de France, au plus un gros tiers des lycées publics. Le 13 octobre, 94,1 % des lycées sont restés ouverts. Ce sont des perspectives peu mises en avant médiatiquement et politiquement.
Il ne s'agit pas de relativiser la légitimité des revendications ni l'ampleur de la mobilisation (256.000 manifestants dans les rues le 6 octobre, ce n'est pas rien), mais de donner au mouvement sa juste proportion.
Dix agitateurs, des millions d'écrans
Autre certitude : il n'est pas nécessaire d'avoir une foule pour bloquer l'entrée d'un lycée. Une petite dizaine d'élèves (ou supposés tels) déterminés, agités et vociférants, quelques poubelles renversées et brûlées et voilà plusieurs centaines de lycéens qui ne peuvent plus suivre les cours. Et si on tend un micro vers ces agitateurs qui s'empressent de dérouler un narratif bien appris et que la caméra reste bien fixée sur eux, alors on troque la réalité contre un faux-semblant puisque cette image et ce discours seront diffusés sur des millions d'écrans. Ils n'étaient que dix, mais vus des millions de fois, on a l'impression qu'ils sont beaucoup. Le schéma est connu, il est classique, il ne reflète pas la réalité.
A contrario, ce qui est certain est que la vaste majorité des lycéens n'est pas impliquée dans les violences de rue et, a priori, semble vouloir travailler et passer le baccalauréat.
De Parcoursup à Greta Thunberg
Et les revendications lycéennes ? Parmi les plaintes légitimes sur Parcoursup, les emplois du temps, le manque de personnel, on trouve pêle-mêle Siamo tutti antifascisti, Free Palestine, ACAB, black blocs, agents provocateurs, à bas le patriarcat et Greta Thunberg… Il y a de quoi y perdre son latin (qu'on n'enseigne presque plus d'ailleurs).
La récupération politique est tellement grossière qu'elle en serait comique si le sujet n'était pas aussi grave. Toutes ces mises en scène ne consistent qu'à donner à une minorité une importance qu'elle n'a pas. De fait, le débat est tellement pollué aujourd'hui qu'il est difficile, pour le citoyen français, de savoir ce qu'il en est réellement.
La pollution politique
Car ce que révèle ce mouvement lycéen, c'est la pollution politique ! Une pollution d'autant plus inquiétante qu'elle provient de certaines personnes qui voudraient présider la France.
Une pollution politique relayée par une désinformation orchestrée sur les réseaux sociaux et une information continue sur les chaînes de TV où les images choisies, les angles de vue, le ton angoissé des commentaires, et le ressassement perpétuel trahissent la volonté de faire de l'anxiogène et du sensationnel.
Un sujet grave, celui de l'éducation et de la formation de la jeunesse, est devenu un objet de propagande. Entre volonté de chaos et coups de menton, il est urgent d'en revenir aux faits, de regarder les choses telles qu'elles sont et non telles que certains voudraient nous les présenter. En d'autres termes, que la politique reprenne de la hauteur. Tout simplement parce qu'une démocratie qui ne sait plus distinguer les faits des faux-semblants finit par ne plus savoir sur quoi elle vote.
Sylvain Charat est historien, docteur de l’université Paris IV-Sorbonne. Il enseigne au Grand-Duché de Luxembourg et est l’auteur notamment du livre « Le Chant des Partisans, Histoire de l’hymne de la Résistance française » (Editions La Renaissance française). Il a également été collaborateur d’Alain Madelin, ancien ministre français de l’Économie et des Finances et député.