Molenbeek ou l’échec du courage politique (Chronique)
Dans cette chronique, Kamel Bencheikh revient sur les attentats du 22 mars 2016 et sur ce qu’ils révèlent, selon lui, des renoncements politiques, culturels et moraux qui ont permis l’enracinement d’un séparatisme délétère à Bruxelles.
Publié par Kamel Bencheikh
Résumé de l'article
— Dans cette chronique, Kamel Bencheikh voit dans Molenbeek le symbole d’un abandon politique et d’un séparatisme longtemps minimisé.
— Il plaide pour une réponse qui dépasse le seul cadre sécuritaire et passe par une reconquête politique, culturelle et morale.
— Dix ans après les attentats de Bruxelles, il appelle à regarder en face les causes profondes qui ont rendu possible un tel drame.
Dix ans ont passé. Dix ans depuis que Bruxelles a été frappée en plein cœur, à l’aéroport de Zaventem et dans la station de métro de Maelbeek. Dix ans, et pourtant une question demeure, lancinante, presque intacte : qu’avons-nous réellement compris de ce qui s’est joué, et surtout, qu’avons-nous fait pour empêcher que cela se reproduise autrement, ailleurs, sous d’autres formes ?
Car ces attentats ne sont pas nés de nulle part. Ils ne sont pas tombés du ciel comme une fatalité. Ils ont germé dans un terreau bien précis, celui d’un abandon politique, d’un aveuglement idéologique, et d’une fragmentation assumée du corps social. Et s’il est un lieu qui cristallise ce faisceau de défaillances, c’est bien Molenbeek.
Une société qui refuse de regarder en face ses failles se condamne à les reproduire.
Molenbeek n’est pas qu’un territoire. C’est devenu, au fil des années, un symbole. Le symbole d’une démission collective face à la montée d’un séparatisme insidieux. Non pas un séparatisme déclaré, revendiqué comme tel, mais un séparatisme diffus, quotidien, presque banal : celui qui consiste à vivre côte à côte plutôt qu’ensemble, à substituer les normes communautaires aux lois communes, à tolérer l’intolérable au nom d’une paix sociale illusoire.
On a trop longtemps refusé de nommer les choses. Par peur de stigmatiser, par confort intellectuel, parfois par calcul politique. Mais la réalité est têtue : là où l’État – ou ce qui en tient lieu en Belgique – recule, d’autres règles avancent. Là où l’autorité publique s’efface, d’autres autorités s’imposent. Et ce vide, ce sont les idéologies les plus radicales qui s’empressent de le combler.
Ce qui s’est enraciné à Molenbeek, ce n’est pas simplement de la pauvreté ou de l’exclusion – même si elles existent et doivent être combattues. C’est une rupture. Une rupture avec le récit national, avec les valeurs communes, avec l’idée même d’un destin partagé. Et cette rupture, certains l’ont exploitée, instrumentalisée, radicalisée jusqu’à en faire un projet politique, celui du rejet de l’Occident et des valeurs de la Belgique, de ses lois, de sa culture.
Les terroristes de 2016 ne sont pas apparus par génération spontanée. Ils sont le produit d’un écosystème où la complaisance a côtoyé la lâcheté, où le relativisme a désarmé la lucidité. Un écosystème où l’on a confondu tolérance et abdication.
Dix ans après, la tentation est grande de commémorer sans déranger. D’honorer les victimes, à juste titre, tout en évitant de rouvrir les plaies. Mais une société qui refuse de regarder en face ses failles se condamne à les reproduire.
Molenbeek, attentats de Bruxelles : en tirer les leçons
Il ne s’agit pas de désigner des boucs émissaires, ni de jeter l’opprobre sur une population. Il s’agit de refuser les zones grises. De rappeler que l’intégration n’est pas une option, mais une exigence. Que la citoyenneté ne se fragmente pas entre nationaux et nouveaux nationaux. Qu’il ne peut exister, sur un même territoire, plusieurs systèmes de valeurs concurrents sans que cela n’engendre, tôt ou tard, des tensions irréconciliables.
La véritable réponse aux attentats de Bruxelles ne réside pas uniquement dans le renforcement sécuritaire, aussi nécessaire soit-il. Elle réside dans une reconquête. Une reconquête politique, culturelle, et morale.
Politique, d’abord : en réaffirmant l’autorité de l’État, sans trembler, sans s’excuser d’exister.
Culturelle, ensuite : en assumant pleinement ce que nous sommes, sans céder au relativisme qui met tout sur le même plan.
Morale, enfin : en cessant de confondre compréhension et excuse, en refusant de diluer la responsabilité individuelle dans des explications sociologiques infinies.
Molenbeek ne doit pas rester le nom d’un renoncement. Elle peut devenir celui d’un sursaut. Mais cela suppose du courage. Le courage de dire que certaines pratiques sont incompatibles avec nos principes. Le courage d’exiger de chacun qu’il adhère pleinement au cadre commun. Le courage, surtout, de ne plus détourner le regard.
Dix ans après, la meilleure manière d’honorer les morts n’est pas seulement de se souvenir. C’est de tirer toutes les conséquences de ce qui les a tués.