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2026 : quand l’économie d’abondance rencontre la géopolitique de la rareté (carte blanche)

par Fouad Gandoul
Photo by Liu Yanan/Xinhua/ABACAPRESS.COM

En 2026, la logique financière du « tout est de nouveau possible » entre en collision frontale avec la logique géopolitique du « tout devient contesté ». Wall Street intègre le risque en quelques millisecondes, mais cette vitesse masque un mouvement plus lent et plus lourd : le passage d’un monde où la croissance était souvent à somme positive — commerce, économies d’échelle, énergie et capital bon marché — vers un monde où les biens stratégiques deviennent rares et donc rivaux. Le caractère de jeu à somme nulle ne concerne pas toute l’économie, mais précisément les nœuds où se concentre la puissance : semi-conducteurs et capacité de calcul, sécurité énergétique, capacités de défense, matières premières critiques, accès aux marchés via droits de douane et sanctions. Dans ces domaines, l’« efficacité » n’est plus la norme suprême ; c’est le « contrôle » qui prime.

Il suffit d’observer le récit macroéconomique actuellement vendu par les grands gestionnaires d’actifs. JPMorgan Asset Management décrit un environnement marqué par une impulsion budgétaire et monétaire exceptionnellement forte, une véritable « injection de carburant » dans le moteur économique, tout en rappelant le risque classique : un excès de stimulus se termine presque toujours par une inflation persistante ou par des bulles d’actifs. Ce n’est pas un simple cliché de marché. Réarmement, réindustrialisation et subventions stratégiques ne sont pas des mesures conjoncturelles temporaires, mais des choix budgétaires pluriannuels. Ils stimulent simultanément la demande de travail, d’énergie, de matériaux et de capital, au moment même où la politique commerciale rigidifie les chaînes d’approvisionnement. On obtient une économie qui tourne, certes, mais avec davantage de frottements : moins de désinflation importée par la mondialisation, plus de pression sur les prix via les coûts et les marges.

La date qui cristallise ce faisceau de tensions politico-économiques est le 3 novembre 2026 : les élections de mi-mandat américaines. Elles comptent moins parce que l’Europe regarde la télévision américaine que parce que le Congrès est le point de bascule de trois effets de débordement auxquels l’Europe est très peu protégée : la politique commerciale (droits de douane et régimes d’exception), l’ampleur budgétaire du soutien industriel stratégique américain et la prévisibilité de la politique de sécurité. Le jour du scrutin est fixé ; l’orientation politique qui en découlera ne l’est pas.

Des marchés optimistes dans un monde plus conflictuel

Dans ce contexte, il n’est pas contradictoire que l’optimisme et le risque coexistent sur les marchés. Goldman Sachs Research anticipe pour 2026 une croissance solide et une surperformance américaine autour de 2,6 %, soutenue par l’assouplissement des conditions financières et par les effets des politiques publiques. En parallèle circule un récit de marché très concret : un S&P 500 capable de progresser encore à deux chiffres, même si les frictions commerciales persistent. Ce n’est pas une promesse de stabilité, mais une mise en prix de scénarios où la croissance nominale et les bénéfices d’entreprises l’emportent sur les chocs géopolitiques. Autrement dit, les marchés peuvent rester « risk-on » alors même que le monde devient plus risqué, tant que la liquidité et les marges tiennent.

C’est précisément là que la voix dissonante de Nouriel Roubini prend tout son sens, à condition de la cadrer plus rigoureusement. Roubini ne propose pas un seul scénario catastrophe, mais plusieurs trajectoires possibles pour 2026, dont celle d’un « no-landing » : une croissance qui reste robuste, mais une inflation qui refuse de retomber vers les objectifs des banques centrales. Son point central est constant : les droits de douane et le protectionnisme sont structurellement stagflationnistes — ils tirent les prix vers le haut tout en comprimant la croissance tendancielle — ce qui peut contraindre la Réserve fédérale à maintenir une politique monétaire plus restrictive que ne l’espèrent les marchés. Il ne s’agit donc pas d’un duel « Goldman contre Roubini », mais d’une tension entre un scénario de marché fondé sur la désinflation et un scénario politique susceptible de la compromettre.

L’Europe, pendant ce temps, ne fait pas face à une simple version ralentie des États-Unis, mais à un modèle différent, avec d’autres vulnérabilités. La croissance de la productivité y demeure faible, notamment en raison des barrières persistantes au sein du marché intérieur, d’un financement dominé par les banques et d’une incapacité chronique à faire changer d’échelle les jeunes entreprises innovantes. La Commission européenne elle-même lie désormais sans détour l’écart de croissance avec les États-Unis à cette faiblesse de la productivité et à une progression plus lente du revenu par habitant. À cela s’ajoute la composante énergétique : malgré l’amélioration des approvisionnements, le choc durable sur les niveaux de prix continue de peser sur les structures de coûts et sur la compétitivité industrielle.

Dans ce cadre, l’intelligence artificielle agit comme un catalyseur plutôt que comme une cause première. L’argument devient plus convaincant lorsqu’on le précise : Morgan Stanley estime que plus de 200 000 emplois dans les banques européennes pourraient disparaître d’ici 2030, soit environ 10 % des effectifs, principalement dans les fonctions centrales — back-office, middle-office, conformité, gestion des risques. Il ne s’agit pas d’une lubie technologique, mais d’une réponse à une contrainte structurelle : les banques européennes doivent réduire leurs coûts et relever leur rentabilité pour se rapprocher de leurs homologues américaines. L’IA devient alors un levier de compression des coûts, pas automatiquement un moteur de gains de productivité diffus dans toute l’économie.

Il est toutefois essentiel d’ancrer le contraste entre l’Europe et les États-Unis dans des faits plutôt que dans une impression. Les données microéconomiques montrent que l’IA générative peut produire des gains de productivité mesurables dans les tâches cognitives routinières : des travaux empiriques récents observent en moyenne des gains de l’ordre de 14 % dans des environnements de support client, avec des effets beaucoup plus marqués pour les travailleurs moins expérimentés. Ce détail est crucial : l’IA peut réduire certaines inégalités de compétences, tout en accélérant la recomposition des métiers. Pour l’Europe, le message n’est donc pas que « l’IA est un problème », mais que, sans réallocation fluide du capital et du travail — marchés financiers profonds, capacité de mise à l’échelle, formation et reconversion rapides — les gains resteront surtout privés (réduction des coûts) plutôt que publics (hausse durable de la productivité et du bien-être).

Puissance, productivité et stress démocratique

La dimension politique découle presque mécaniquement de cette analyse, à condition d’éviter l’abstraction. La pression sur les démocraties ne vient pas seulement de la polarisation, mais du stress distributif : qui paie la transition énergétique et sécuritaire ? qui perd en sécurité d’emploi ? qui bénéficie de la nouvelle politique industrielle ? Dans un monde multipolaire, les États normalisent aussi leurs relations avec des régimes autoritaires lorsque des matières premières, des ports, des données ou des capacités de défense sont en jeu. Ce n’est pas d’abord une dérive morale, mais une politique d’intérêts sous contrainte de rareté.

Pour la Belgique, le 3 novembre 2026 n’est donc pas une date exotique, mais une échéance pour cartographier ses dépendances et les réduire là où cela est rationnel. La « souveraineté stratégique » n’a de sens que si elle est opérationnelle : sur l’énergie, en accélérant réseaux, stockage et interconnexions pour limiter la volatilité importée ; sur la technologie, en investissant dans le calcul, la cybersécurité et les applications où des écosystèmes existent déjà ; sur la finance, en développant une logique de marché des capitaux capable de financer la croissance et la deep tech au-delà du seul crédit bancaire ; sur le plan social, en transformant les effets de l’IA — aujourd’hui concentrés sur la réduction des coûts — en gains de productivité partagés grâce à la mobilité et à la reconversion. Si 2026 est un tournant, ce n’est pas parce que le monde bascule soudain dans le chaos, mais parce que les grands blocs redessinent explicitement leurs politiques autour de la puissance, de la sécurité de l’offre et de la légitimité intérieure. Ceux qui pensent encore que le gâteau grossira tout seul se trompent moins sur le goût que sur le fonctionnement du four.

Fouad Gandoul

(Photo by Liu Yanan/Xinhua/ABACAPRESS.COM)

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