Des primes de rénovation bloquées depuis des mois. Des ménages qui les attendent désespérément depuis plus d’un an. Des routes qui se dégradent à vue d’œil, suite à la réduction du budget de l’entretien des voiries. Ces petits détails de la vie de tous les jours sont en passe de devenir les symboles tangibles du mal bruxellois. Un malaise politique, institutionnel et financier qui paralyse la région et va jusqu’à menacer son existence même, du moins dans sa forme actuelle.
Depuis le 9 juin 2024, la Région de Bruxelles-Capitale, son 1,2 million d’habitants et ses compétences stratégiques attendent toujours un gouvernement de plein exercice.
La question, posée cette semaine par Le Soir de manière volontairement provocatrice — « Est-ce la mort programmée de la Région bruxelloise ? » — ne relève plus seulement de l’exercice intellectuel. Elle oblige à interroger la gouvernabilité réelle de Bruxelles, sa capacité à rester autonome, et plus profondément encore, la viabilité de son modèle institutionnel actuel.
Une Région née dans la douleur et la fragilité
La fragilité bruxelloise n’est pas une nouveauté. Elle est consubstantielle à sa naissance. Créée en 1989, près de vingt ans après la Wallonie et la Flandre, la Région de Bruxelles-Capitale n’a jamais été une évidence politique. « On a dû batailler contre des vents contraires, on a dû faire preuve d’exemplarité pour faire taire tous ceux qui s’opposaient à la naissance de la région, quand je vois la légèreté et l’amateurisme des responsables bruxellois aujourd’hui, je suis troublé », nous rappelait voici peu Olivier Maingain (Lib.res) l’un des « pères fondateurs » de la région.
Le compromis fondateur, arraché au forceps, a doté la Région d’institutions singulièrement contraignantes. La minorité néerlandophone bénéficie d’une représentation garantie (17 députés sur 89) et, surtout, la formation d’un gouvernement exige une double majorité linguistique. Un mécanisme plus rigide encore que celui du fédéral, où les exécutifs ont souvent été minoritaires dans l’un ou l’autre groupe linguistique.
Ce verrou institutionnel, longtemps gérable dans un paysage politique relativement stable, devient aujourd’hui explosif dans un contexte de fragmentation extrême, en particulier côté néerlandophone. Huit partis flamands siègent désormais au Parlement bruxellois ; un seul élu peut suffire à bloquer toute majorité.
Une ingouvernabilité devenue systémique
Ce qui inquiétait hier les constitutionnalistes est aujourd’hui devenu une réalité politique. Bruxelles n’est plus simplement difficile à gouverner : elle est structurellement ingouvernable dans sa configuration actuelle. La polarisation idéologique, l’éclatement partisan et l’absence de leadership régional fort forment un cocktail paralysant.
Les équilibres partisans jouent également contre Bruxelles. Les Engagés restent structurellement faibles dans la capitale, l’Open VLD cherche à se repositionner, Ecolo et DéFI ont été lourdement sanctionnés en 2024, tandis que le PS, s’il limite la casse, peine à imposer une vision fédératrice. Quant au MR, devenu le premier parti lors des élections de juin 2024, il peine à fédérer dans la capitale et se trouve, pour l’instant, isolé sur l’échiquier politique régional. Reste à savoir si, dans le contexte d’incertitude financier et politique actuel, cela peine réellement le président libéral Georges-Louis Bouchez…
Finances sous pression et autonomie menacée
À l’impasse politique s’ajoute une équation budgétaire de plus en plus préoccupante. La dette régionale a fortement augmenté, le déficit inquiète, et le coût de l’emprunt ne cesse de grimper. En octobre, le ministre bruxellois des Finances Dirk De Smedt (Open VLD) a même évoqué le spectre d’un shutdown, terme choc qui a marqué les esprits, même si les économistes restent prudents sur ce scénario.
Mais le danger est ailleurs : le blocage persistant a renforcé le camp de ceux qui sont favorables à une remise en cause progressive de l’autonomie bruxelloise. Faute de mécanisme légal de mise sous tutelle, le fédéral avance désormais par des voies de traverse. Le Premier ministre Bart De Wever l’a dit sans détour : toute aide sera assortie d’exigences strictes. Et Georges-Louis Bouchez a brandi à de nombreuses reprises la menace de « la mise sous tutelle » de la région. Même si la piste est juridiquement impraticable, elle montre bien la pression constante des autres niveaux de pouvoir sur Bruxelles.
Une question qui ne peut plus être évitée
La Région bruxelloise est-elle condamnée à disparaître ? Probablement pas. Mais la question de sa survie dans sa forme actuelle ne peut plus être éludée. Gouvernabilité, financement, autonomie : les trois piliers vacillent simultanément. Or, aucune vision politique claire ne semble émerger pour y répondre. La tentative volontariste d’Yvan Verougstraete, président des Engagés, de former une majorité de centre-gauche sans le MR, est le reflet déformant de tous les blocages bruxellois : des majorités introuvables (pour l’instant) tant du côté francophone que néerlandophone, des tentatives de débauchage ou des transfuges opportunistes, une première note budgétaire très réaliste qui peine à convaincre à gauche, une certaine forme de conservatisme de la part des partis de la majorité sortante, une volonté chez certains d’en découdre avec l’Arizona et de faire de Bruxelles le dernier village résistant à « l’envahisseur »…
À court terme, l’urgence est évidente : former un gouvernement, restaurer la crédibilité budgétaire, éviter une tutelle de fait. À moyen terme, un débat plus profond s’impose : réforme des règles de majorité, simplification institutionnelle, clarification du rôle de Bruxelles dans l’architecture fédérale. À défaut, la Région continuera de s’éroder par petites touches, non par effondrement brutal, mais par délitement progressif.
Ce scénario-là, bien plus que la “mort programmée”, est sans doute le plus dangereux. Et le plus probable.
Demetrio Scagliola
(Photos Belgaimage)