Gaza : le paradis gaspillé (Carte blanche)
Dans cette contribution externe, Daniel Rodenstein s'étonne de l'évocation par plusieurs médias du "paradis perdu" à Gaza. Le territoire était pourtant aux mains d'une dictature théocratique depuis près de 20 ans.
Publié par Contribution Externe
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Résumé de l'article
Dans La Libre Belgique, un article de Vincent Braun décrit un Ramadan de pénurie et de désolation à bande de Gaza, mais aussi la nostalgie d’un passé récent perçu comme digne et prospère, écho que l’auteur retrouve dans El País.
Ce contraste heurte l’image d’une « prison à ciel ouvert » forgée par les médias et interroge la part de réalité et de reconstruction mémorielle.
L’auteur estime que la population n’a pas choisi la guerre, les décisions relevant du Hamas, et s’interroge sur un « paradis » peut-être perdu… ou idéalisé.
Il évoque enfin l’onde de choc internationale, les dérives dénoncées tardivement par Médecins Sans Frontières, et conclut à un paradis possiblement gaspillé par des choix politiques.
Dans La Libre de ce 19 février un article signé par Vincent Braun a secoué mes croyances. Il parle de la situation dans la bande de Gaza en ce début de Ramadan. Il évoque la tristesse et la désolation de ne pas pouvoir dresser une table de fête pour la famille et les amis pour la rupture quotidienne du jeûne. Il rappelle la cherté de la vie, la rareté des denrées, l’absence d’emplois et d’argent, les habitations détruites.
À côté de cette description déprimante de la situation actuelle, les quelques témoignages rapportent la nostalgie d’une époque révolue mais pas si lointaine où les gens menaient une vie digne, avaient de l’argent et pouvaient se permettre d’avoir des tables du Ramadan bien garnies des plats les plus délicieux.
Dans le journal espagnol El Pais, le plus lu du pays, l’exemplaire du dimanche 22 février on trouve, avec plus de détail, des propos similaires. Familles qui évoquent un Ramadan décoré de lumières avec des repas du soir copieux partagés en paix et sécurité, dans des vraies maisons ou des vrais appartements. Et un sentiment de perte et de honte (de ne pas pouvoir offrir du réconfort aux enfants dans ce mois spécial) exacerbés pour le troisième Ramadan d’affilée.
Ces quelques paroles recueillies à Gaza évoquent un paradis perdu, un bonheur qu’on a pu toucher de la main, caresser en se réjouissant et qui s’est volatilisé, dévasté et abîmé par la guerre.
Gaza, une prison à ciel ouvert
Ce n’est pas du tout l’image que j’avais de Gaza, image qui s’était construite à partir de la lecture des journaux et de l’écoute de la radio. Je croyais que Gaza était une prison à ciel ouvert, où la jeunesse n’avait ni travail ni perspectives, où l’avenir était bouché d’un noir d’encre, où les gens avaient perdu toute dignité, menacés en permanence par les bombes israéliennes. Gaza c’était une population sous perfusion d’ONGs diverses et variées, dépendant de l’aide internationale pour tout, depuis la santé jusqu’à l’éducation et la nourriture. Sauf pour les armes, disponibles en quantité, importées en contrebande ou produites sur place. Et sauf pour les tunnels, quadrillant toute la bande et réservés aux combattants.
Je me demande si je me suis fait une très mauvaise représentation de Gaza à partir d’informations fiables, ou bien si la représentation mentale que je me suis faite ne pouvait être autre, étant basée sur des information biaisées, fragmentaires et orientées. Une population riche assez que pour pouvoir garnir les tables de l’iftar de mets délicieux, et pouvoir inviter toute la famille et les amis ? J’imagine, à l’évocation de ce paradis perdu une population digne et fière, joyeuse, festive. Loin de l’image forgée à la lecture de dépêches larmoyantes ou à l’écoute de reportages misérabilistes.
La population de Gaza n’a rien décidé
Je me pose une autre question. Pourquoi avoir risqué l’existence de ce paradis perdu ? Pourquoi avoir mis en péril ce bonheur dont nous parle l’article ? Qui a décidé que le jeu en valait bien la chandelle, qu’on pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre ? Malgré la joie exhilarante et explosive vécue à Gaza le 7 octobre 2023 et les jours qui ont suivi, ce n’est pas la population de Gaza qui a décidé. A Gaza la population a peu à dire. Gaza connait un régime autoritaire, dictatorial. Gaza est, depuis 2006, une théocratie islamiste.
Les décisions politiques sont prises dans un cercle restreint sans consultation ni influence extérieure. C’est ce cercle du Hamas qui a mis en danger le paradis où vivaient les Gazaouis. Car une dictature n’interdit pas le bonheur. Une dictature interdit la liberté, ce n’est pas la même chose. Une dictature surveille, contrôle, punit. Toute la population est soumise à ces contraintes. Mais tout le monde pouvait être heureux, pour autant que ce bonheur s’adapte aux attentes moulées dans le moule des contraintes.
Des Juifs assassinés en Australie
Cette fois-ci, le pari du Hamas a réussi, jusqu’à un certain point. Les juifs du monde entier et Israël parmi eux (ça ne fait quand même pas grand monde) se sont retrouvés sous le feu de la critique et de l’exclusion. Une fois encore des juifs (mais pas beaucoup, certes) ont été assassinés là où le soleil se lève et là où le soleil se couche. De l’Australie aux Etats Unis en passant par l’Angleterre. Le prix est payé par les Gazaouis et leur paradis perdu. Ou gaspillé, car je ne sais pas encore comment cela va finir. J’ai vu même Médecins sans frontières dénoncer la présence d’hommes en armes dans un hôpital, l’hôpital Nasser à Gaza, parler de menaces et d’arrestations arbitraires. Ils les ont observés depuis des mois, mais ils ne l’ont dénoncé qu’en janvier 2026.
MSF confirmant des allégations israéliennes justifiant des attaques contre des hôpitaux ayant perdu ainsi leur statut de zone protégée ? Le paradis est perdu. Il a peut-être été gaspillé. Car le Hezbollah libanais est affaibli, peut-être définitivement. Car l’Iran a perdu de sa superbe et joue peut-être sa survie. Quant au Hamas, il garde encore des forces, se protégeant derrière les 2 millions de civils gazaouis qui lui servent de bouclier.
« Déjà les juifs reprochaient à Moïse de les avoir sortis d’Egypte, où ils étaient assis près des marmites de viande et où ils mangeaient du pain à satiété. »
Je reviens à la façon dont les images se forment dans ma tête, à partir de la réalité. Le fait de créer un paradis nostalgique dans le passé, là où il n’y a jamais eu de paradis dans le présent est chose connue. Déjà les juifs reprochaient à Moïse de les avoir sortis d’Egypte, où ils étaient assis près des marmites de viande et où ils mangeaient du pain à satiété (ah que l’esclavage était heureux) pour les faire mourir de faim dans le désert. Ainsi, je ne sais pas si les propos que l’article de La Libre rapportent reflètent une réalité passée ou bien un bonheur rétrospectif inventé face à la désolation présente. Mais en tout cas c’est une perspective très différente de celle que j’avais construite à partir des informations glanées dans mon quotidien habituel et dans mon média de service public. Je crois que les correspondants sur place, ou les agences de presse, devraient être aussi secoués que moi, et devraient se questionner sur ce paradoxe du paradis gaspillé.
Daniel Rodenstein, membre de l’Institut Jonathas