Iran-USA-Israël : en l'état, un cessez-le-feu désastreux pour l’Occident (édito)
Sauf évolution substantielle dans les jours et semaines qui viennent, ce cessez-le-feu a tout d’un trompe-l’oeil. En laissant à l’Iran des moyens de nuisance non négligeables, l’Occident risque moins d’acheter la paix que de préparer une humiliation stratégique aux conséquences durables.
Publié par Nicolas de Pape
• Mis à jour le
Résumé de l'article
-Ce cessez-le-feu soulage les marchés et rassure l’Europe, mais il laisserait debout un régime iranien toujours capable de nuire.
-Pour Israël, pour les monarchies du Golfe et pour le peuple iranien, ce serait moins une paix qu’un dangereux répit.
-En croyant refermer la crise, l’Occident pourrait surtout signer un affaiblissement historique de sa crédibilité.
Si les négociations entre Américains et Iraniens devaient aboutir à Islamabad dans les jours et les semaines qui viennent, le régime islamique iranien, du moins à en croire les termes qui nous sont présentés aujourd’hui, sortirait gagnant du bras de fer engagé avec Washington. Ce serait, pour l’Occident, une déroute.
Bien sûr, en Europe, on accueille ce cessez-le-feu avec soulagement. Le prix du pétrole rebaissera, le spectre d’une crise économique s’éloigne, et avec lui, au moins temporairement, la menace terroriste activée par Téhéran. Depuis le traumatisme de 1940-1945, le mot « paix » exerce sur les Européens - à l'exception de l'Ukraine - une fascination presque irrésistible, quelle qu’en soit la substance réelle.
Mais cette paix pourrait bien n’être qu’une victoire à la Pyrrhus.
Le régime iranien est extrêmement affaibli, incontestablement. Mais il n’est ni renversé ni totalement neutralisé. Avec du temps, il peut se reconstituer. Ses exigences sur la poursuite de l’enrichissement de l’uranium demeurent intactes. Ses ambitions balistiques aussi. Et, selon les paramètres évoqués, l’Iran, même privé de Guide suprême (qui serait dans le coma), n’entendrait nullement renoncer à sa stratégie régionale. Des centaines de milliers de Pasdarans, peut-être encore plus radicalisés, resteraient en place. Téhéran entend continuer à soutenir ses proxys - Hezbollah, Houtis, milices chiites irakiennes, et même le Hamas, que l’on dit déjà en train de reconstituer ses forces parce que, là aussi, on ne serait pas allé jusqu’au bout.
Donald Trump a beau présenter ce cessez-le-feu comme une victoire éclatante pour l’Amérique, l’argument ne tient pas. Encore fallait-il, dès le départ, définir des objectifs réalistes et cohérents. Il ne s’agissait pas de « détruire l’Iran en tant que civilisation », formule aussi outrancière qu’inquiétante, mais de mettre hors d’état de nuire un régime obscurantiste, expansionniste et déstabilisateur.
Le régime exige le départ des Américains et de leurs bases de la région. Il exige aussi qu’Israël cesse ses bombardements. Et il ne semble nullement disposé à renoncer à son pouvoir de nuisance sur le détroit d’Ormuz. Hier vers 22 heures, il menaçait déjà de bloquer le Détroit d'Ormuz si les frappes contre le Liban ne cessaient pas (or le Hezbollah a été sorti de l'accord).
Donald Trump a beau présenter ce cessez-le-feu comme une victoire éclatante pour l’Amérique, l’argument ne tient pas. Encore fallait-il, dès le départ, définir des objectifs réalistes et cohérents. Il ne s’agissait pas de « détruire l’Iran en tant que civilisation », formule aussi outrancière qu’inquiétante, mais de mettre hors d’état de nuire un régime obscurantiste, expansionniste et déstabilisateur.
Pour le peuple iranien, ce serait, au moins provisoirement, la fin d’une espérance. A l’intérieur, les Gardiens de la Révolution n’ont certes plus les mêmes moyens militaires. Leur marine et leur aviation ont été laminées. Mais ils restent tout à fait capables de tenir le pays d’une main de fer. Et l’on voit mal une population armée tout au plus de couteaux de cuisine, renverser seule un tel appareil répressif au risque d’un massacre à très grande échelle.
Les Etats-Unis, eux, sortiraient de cette séquence avec une image désastreuse. Leur rôle de pacificateur autoproclamé et de protecteur des monarchies du Golfe en sortirait profondément discrédité. Ces dernières ont été bombardées par leur grand ennemi chiite sans que la protection américaine apparaisse à la hauteur. Les expatriés fortunés plieront bagage. Les princes du Golfe, surtout, retiendront la leçon essentielle : on ne peut plus compter aveuglément sur l’Amérique, surtout quand son chef accumule les déclarations confuses et les volte-face.
En Europe aussi, les adversaires de l’Amérique peuvent se réjouir. Leur chère mollarchie aura tenu tête à l’Empire.
Dans ces conditions, on peine à comprendre comment un tel accord pourrait être accepté à Washington et, plus encore, à Jérusalem. Benjamin Netanyahu, le visage fermé, s’est d’ailleurs empressé de préciser mercredi que la campagne iranienne n’était pas terminée et qu’Israël se tenait prêt à reprendre le combat. Son rival Yaïr Lapid n’a pas mâché ses mots, en qualifiant l’accord de déroute stratégique et militaire complète pour l’Etat hébreu.
Les Européens portent d’ailleurs leur part de responsabilité, eux qui ont manqué de solidarité lorsqu’il fallait sécuriser le détroit d’Ormuz.
Plus grave encore, c’est le lien atlantique lui-même qui pourrait sortir brisé de cette crise. L’OTAN n’en sortirait pas indemne. Les Européens portent d’ailleurs leur part de responsabilité, eux qui ont manqué de solidarité lorsqu’il fallait sécuriser le détroit d’Ormuz. Donald Trump en tire déjà argument pour remettre en cause une Alliance qui, à ses yeux, l’aurait abandonné en pleine campagne.
A moins, bien sûr, que l’accord ne capote une nouvelle fois devant les exigences démesurées du régime iranien, il est difficile de clamer victoire. C'est même peut-être du côté du régime iranien que viendra la "solution" : En effet, Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien, jugeait mercredi soir le cessez-le-feu et d’éventuelles négociations avec Washington « déraisonnables », estimant que plusieurs conditions posées par Téhéran ont déjà été violées. Il cite notamment la poursuite des hostilités israéliennes au Liban, l’incursion d’un drone dans l’espace aérien iranien et le refus américain d’autoriser l’enrichissement d’uranium.
Mais en l’état des données dont nous disposons, on ne peut que souscrire au diagnostic formulé par Pierre Lellouche dans Le Figaro : "Si la guerre contre l’Iran devait s’achever sur le maintien à Téhéran d’un régime revanchard, nucléarisé, capable de tenir entre ses mains la jugulaire de l’économie mondiale, tout en provoquant la rupture du pacte de sécurité régional et l’implosion de l’Alliance atlantique, alors les conséquences seraient gravissimes. Et potentiellement historiques."
Du même auteur : 'Médiacratie, la fabrique des narratifs' (Perspectives Libres éditions)