L’Ambassadeur-influenceur et l’Europe en porcelaine (Chronique)
Ce qui revient à Bruxelles n’est pas seulement le fracas d’un bulldozer américain: c’est une doctrine. La méthode s’affiche: contourner l’Union, parler aux capitales, polariser les sociétés, et transformer la diplomatie en pression publique.
Publié par Fouad Gandoul
Résumé de l'article
Derrière les propos de l'ambassadeur américain en Belgique, un constat plus global se devine : pour les USA, l'Europe est un partenaire affaibli. La chronique de Fouad Gandoul.
La Belgique fournit un cas d’école. Le 17 février 2026, Bruxelles convoque l’ambassadeur américain Bill White après des messages accusant les autorités belges d’“antisémitisme” à propos d’une enquête visant trois mohels soupçonnés de pratiquer des circoncisions sans la supervision médicale exigée par la loi. Un diplomate ne se contente plus d’observer : il intime, personnalise l’attaque, et prétend faire pression sur une justice indépendante.
White demande ensuite au gouvernement belge de “condamner immédiatement” Conner Rousseau, chef de Vooruit, pour une vidéo critiquant l’ICE et comparant Trump à Hitler. Puis, sous un post Instagram, il prononce la sentence : Rousseau est “officiellement interdit de voyage” aux États-Unis, “#period”. Que l’on condamne ou applaudisse la comparaison n’y change rien : un ambassadeur brandit une sanction de mobilité comme bâton disciplinaire contre un élu d’un pays allié.
Quand les dépendances s’accumulent au moment où le discours officiel prône la “résistance” interne, l’Europe se place en situation d’être tenue, tôt ou tard, à la merci d’un chantage politique.
On rétorquera qu’un visa n’est pas un droit et que l’État d’accueil reste souverain. Mais la souveraineté ne lave pas l’ingérence. La Convention de Vienne de 1961 impose de respecter les lois de l’État accréditaire et de ne pas s’immiscer dans ses affaires intérieures. L’enjeu n’est donc pas la frontière américaine, mais l’usage ostentatoire de cette frontière pour peser sur un débat belge.
Surtout, l’épisode belge n’apparaît pas comme un caprice isolé. Le 4 décembre 2025, la Maison-Blanche publie sa National Security Strategy. Le texte parle d’un risque de “civilizational erasure” en Europe, lié notamment aux “activités” de l’Union européenne et d’autres structures transnationales. Il prescrit explicitement de “cultiver la résistance” à la trajectoire européenne “au sein des nations européennes”, salue “l’influence croissante des partis européens patriotiques” et présente l’Europe souhaitable comme un ensemble de “nations souveraines alignées”. Ce vocabulaire n’est pas celui d’un allié qui cherche un compromis ; c’est celui d’une puissance qui revendique un rôle d’arbitre idéologique interne.
À partir de là, les “ambassadeurs perturbateurs” ne sont pas des électrons libres. Ils deviennent les vecteurs d’une stratégie qui affaiblit l’intermédiation européenne en privilégiant le bilatéral et la mise en scène. L’Institut Royal Elcano, dans une analyse récente, résume la rupture : l’administration Trump et ses représentants traitent désormais les institutions européennes comme une menace plus grande que la Russie ou la Chine, et ont initié un processus visant à les saper. L’idée n’est pas subtile : une Europe fragmentée se négocie mieux, se sanctionne plus facilement, et se divise à moindre coût.
Le conflit de modèle social s’insère dans ce cadre. Le ministre belge Frank Vandenbroucke parle d’“attaque idéologique” contre le modèle européen, y compris le système de santé. Il rappelle que l’écart de dépenses américaines s’explique aussi par des marges captées par des intermédiaires privés, et souligne que l’Union sert de bouclier contre l’intimidation bilatérale. On peut contester ses conclusions, pas la réalité du débat : prix des médicaments, pouvoir de négociation collectif, régulation et rentes sont devenus des points de friction transatlantiques, et la pression politique n’est plus un tabou.
Ajoutez l’énergie et la vulnérabilité devient structurelle. L’Union a remplacé en urgence le gaz russe par du GNL, dont une part dominante provient désormais des États-Unis. Reuters rapporte qu’en 2025 le GNL américain a représenté 58% des importations de GNL de l’UE, et la Commission a assumé une coopération énergétique accrue avec Washington. Dans le même temps, des accords commerciaux et des analyses soulignent le risque de verrouillage par des contrats longs, donc par une dépendance durable. Personne ne dit “achetez ou nous vous lâchons”. Mais c’est précisément ce qui rend le levier plus crédible : quand les dépendances s’accumulent au moment où le discours officiel prône la “résistance” interne, l’Europe se place en situation d’être tenue, tôt ou tard, à la merci d’un chantage politique.
La riposte doit être ferme, mais lucide. Juridiquement, un contentieux devant la Cour internationale de Justice requiert le consentement des États, et les États-Unis ont notifié en 2018 leur retrait du protocole facultatif de la Convention de Vienne sur le règlement obligatoire des différends. Quant aux avis consultatifs, un État ne peut pas les demander seul; il faut passer par l’Assemblée générale de l’ONU ou un organe autorisé. Le droit international reste une arme, à condition de ne pas se raconter de faux raccourcis.
Politiquement, les outils existent. Et surtout, refuser de normaliser la diplomatie de commentaire : un allié n’a pas vocation à gouverner nos controverses au quotidien. D’abord, la protestation formelle et répétée, fondée sur l’article 41, assortie d’une exigence simple : la fin des injonctions publiques visant la justice, les ministres ou les partis. Ensuite, la réponse collective européenne. Toute intimidation bilatérale doit déclencher un réflexe de solidarité, sinon chacun sera “traité” séparément. Enfin, si la dérive se poursuit, la mesure la plus classique demeure la plus claire: déclarer persona non grata un diplomate qui confond mission et militantisme, et assumer le coût diplomatique comme un investissement de souveraineté.
L’époque des gentlemen ne disparaît pas : elle change de camp. L’Europe peut rester un magasin de porcelaine qui espère que l’autre s’excusera de casser, ou devenir une puissance qui fixe des limites, réduit ses dépendances, et parle d’une seule voix. C’est moins romantique. C’est, aujourd’hui, la seule façon de rester libre.