L’offensive menée contre le régime de Nicolas Maduro doit être analysée avec lucidité, loin des réactions automatiques et des indignations rituelles. Les réactions internationales contrastées, entre condamnations et approbations, disent en réalité beaucoup plus qu’elles ne veulent bien l’admettre : le monde est en train de changer.
Rappelons d’abord un fait essentiel, soigneusement occulté par les donneurs de leçons : aucun pays européen n’a reconnu l’élection de Nicolas Maduro. Ni la France, ni l’Allemagne, ni le Royaume-Uni, ni l’Union européenne dans son ensemble ne considéraient son pouvoir comme légitime, dénonçant des scrutins truqués et un régime qui a conduit son pays à la ruine. Maduro ne tombe donc pas d’un trône démocratique : il dirigeait un régime illégal, confisqué par la force, maintenu par la répression et l’oppression.
Depuis plus de deux décennies, le Venezuela s’est enfoncé dans la misère, l’exode massif de ses citoyens par millions et la violence, tandis que le droit international, si prompt à s’invoquer dans les colloques, restait dramatiquement silencieux pour améliorer concrètement la vie des Vénézuéliens.
Plus grave encore, ce régime est devenu une narco-dictature, acteur central du trafic de drogue qui inonde les États-Unis et l’Europe, finance des réseaux criminels et mine nos sociétés. Une part significative de la cocaïne à destination des États-Unis, de l’Europe (notamment via l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas) transite par des routes vénézuéliennes. Des responsables de premier plan du régime post-chaviste (militaires, ministres, proches de Maduro) sont inculpés ou condamnés aux États-Unis pour narcotrafic, accusés d’avoir protégé ou facilité les activités notamment du Cartel de los Soles.
Quand un État se transforme en menace directe, ce n’est plus lui faire violence que d’agir contre lui, et il est bon de rappeler que l’opération américaine n’a pas fait une seule victime. La véritable violation de souveraineté est celle commise par un régime criminel contre ses voisins et contre nos peuples.
Sur la scène internationale, le contraste est frappant. Des puissances comme la Chine et la Russie (et le PTB en Belgique) ont vigoureusement condamné l’opération américaine, dénonçant une violation du droit international et de la souveraineté vénézuélienne. Des pays d’Amérique latine dirigés par la gauche, comme le Brésil, et des institutions multilatérales appellent à préserver la Charte des Nations unies.
Pourtant, d’autres capitales font entendre un son différent. L’Italie a estimé que l’intervention américaine pouvait être considérée comme légitime dans le cadre d’une action défensive contre des menaces transnationales telles que le trafic de drogue. Israël a salué la chute de Maduro, qualifiant l’événement de victoire contre une dictature qui entretenait des réseaux criminels. Et malgré les condamnations, ni Emmanuel Macron ni le gouvernement britannique ni le chancelier allemand n’ont formulé d’objection frontale à l’intervention américaine ; au contraire, ils se sont plutôt réjouis que le peuple du Venezuela soit débarrassé d’un tyran.
Ce silence relatif ou cette position hésitante en Europe révèle l’incapacité à formuler une réponse cohérente face à un tournant géopolitique majeur. Car le monde n’est plus gouverné par des textes, mais par des rapports de force. Les chartes, résolutions et institutions multilatérales ne valent que si elles reposent sur la puissance et la volonté d’agir. Continuer à s’accrocher à un légalisme abstrait, pendant que d’autres décident et agissent, ce n’est pas faire preuve de hauteur morale : c’est accepter l’effacement.
Le droit international brandi par les défenseurs du statu quo n’a rien protégé. Il a protégé un tyran contre son peuple, un régime criminel contre ses victimes. Ne faut-il pas préférer un réalisme qui sert la liberté et défend nos intérêts à un juridisme incantatoire qui protège les bourreaux et désarme les démocraties ?
Si nous voulons que le droit redevienne la règle, alors les démocraties doivent accepter une vérité dérangeante : le droit n’existe jamais sans la force. Pour l’Europe, cela passe par la capacité d’agir, enfin, autrement qu’en spectatrice inquiète d’un monde qui avance sans elle.
Le Venezuela n’est pas une anomalie. C’est un avertissement. Et ceux qui refusent de le voir continueront de défendre les règles d’hier dans le monde de demain.
Nicolas de Pape
Dernier ouvrage paru : « Médiacratie/La fabrique des narratifs »