Le raid sur le Venezuela achève de sanctionner un nouvel ordre mondial multipolaire (Edito)
Publié par Maxence Dozin
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Les opérations militaires qui se sont déroulées cette nuit à Caracas, si elles feront inévitablement grincer des dents quant au respect d’un droit international que d’aucuns considèrent caduc, mettent encore une fois en exergue le fait que la diplomatie multilatérale issue du deuxième conflit mondial a vécu. Avec des conséquences incertaines.
Si peu de personnes, sauf les traditionnels individus les mieux informés, pouvaient imaginer un raid sur Caracas si tôt dans l’année, les opérations qui se sont déroulées la nuit dernière en Amérique du Sud ne constituent pas une surprise de taille : cela faisait en effet des semaines, voire des mois, que l’administration de Donald Trump intensifiait la pression sur le président vénézuélien et sa garde rapprochée, avec comme chef d’accusation principal l’organisation et le support à l’organisation d’un trafic de drogue à grande échelle vers les Etats-Unis. Une trentaine d’embarcations dont l’administration américaine estimait qu’elles transportaient de la drogue à destination des Etats-Unis avaient été coulées en mer des Caraïbes, suscitant une certaine controverse, notamment lorsqu’une d’entre-elles avait été torpillée une première fois, laissant deux hommes vivants en mer, et que ceux-ci avaient été achevés lors d’une seconde frappe.
La difficile question de la légitimité
La question centrale qui se pose – celle qui en tout cas sera sans nulle doute au cœur de la conférence de presse du président américain en cette fin d’après-midi – est celle de la légalité des opérations menées cette nuit. Ceci à travers deux axes : de un ; la Constitution américaine, si elle donne au président en exercice le rôle de chef des armées, prévoit, dans son article 1 section 8, que le fait de déclarer la guerre consiste bien en une prérogative du Congrès. Un premier indice en ce sens permettant de contourner cette difficulté a été donné ce matin par le Secrétaire d’Etat Marco Rubio qui, annonçant la capture de Maduro, a reposté une ancienne annonce datant de juillet passé, au travers de laquelle il estimait que ce dernier n’était « pas le président du Venezuela et que son régime ne constituait pas le gouvernement légitime (du pays) ». Ceci indiquerait que l’administration Trump ne considère pas les opérations de cette nuit comme relevant d’un acte de guerre contre une puissance étrangère mais, tout au plus, d’une volonté de mettre à la disposition de la justice américaine un personnage dont elle estime qu’il a commis des actions hostiles aux intérêts et à la loi américaines.
Le deuxième point consiste en le respect du droit international. M. Trump, de par ses interventions militaires, notamment en Iran, a clairement choisi le camp d’une diplomatie volontariste en dehors du cadre de l’ONU, institution qu’il juge dépassée, notamment dans sa capacité de réactivité. Les Européens, qui se sont prononcés sur les évènements de cette nuit par l’entremise de Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie de l’UE, s’ils réitèrent leur opinion que M. Maduro « ne dispose pas de légitimité » et « défendent une transition démocratique », ont affiché un certain scepticisme face aux actions des Etats-Unis, appelant notamment à la « désescalade » et au respect du droit international et de la Charte des Nations Unies.
Un ancien ordre mondial dépassé
Cette réaction européenne n’est nullement surprenante et témoigne du fait qu’un fossé de creuse plus que jamais entre une diplomatie « de l’ancien ordre », légitimée par des accords et par un équilibre des puissance consécutif au second conflit mondial et une diplomatie représentant un monde « multipolaire », les Etats-Unis en constituant, justement, le pôle dominant. Washington, depuis l’arrivée de Trump, et en tout cas certainement depuis le début de son second mandat, semble avoir définitivement tourné le dos à l’ordre mondial issu de 1945 pour favoriser une attitude de résolution de conflits débarrassée d’un multilatéralisme qu’elle juge ankylosée. Elle lui préfère des actions ciblées et une diplomatie « volontariste » dictée par ses intérêts souverains, qu’elle juge souvent universels. Nous irions en ce même sens. Ainsi, les frappes sur les sites nucléaires iraniens en juin dernier, au Nigéria hier et, aujourd’hui, une opération contre la tête d’un régime vénézuélien corrompu et illégitime viennent sanctionner des régimes sans scrupules, certainement au regard des droits humains les plus élémentaires et de l’opposition locale.
Il est actuellement trop tôt pour parvenir à discerner si cette révolution en marche en matière de droit international et de relations diplomatiques est appelée à être sans retour ou si le départ de Trump, dans trois ans, équivaudra à un retour à l’ancien ordre. Mais une chose semble certaine : le recours à la force et son imposition, longtemps contraints par un droit international quasi-paralysant, font leur grand retour. Une mauvaise nouvelle, assurément, pour les États et groupes voyous précités ou ceux qui ont l’ambition de faire partie de cette catégorie.
Maxence Dozin
(ANDREW CABALLERO-REYNOLDS, Juan BARRETO / AFP)