Mort de Quentin : quand les antifascistes fragilisent le pacte démocratique (Carte blanche)
Une carte blanche de Nadia Geerts, agrégée en philosophie, essayiste, militante laïque et féministe, conseillère au Centre Jean Gol, membre du CA de la RTBF.
Publié par Contribution Externe
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Résumé de l'article
En s'autorisant le recours à la violence physique contre des individus qui ne partagent pas leurs idées, les "antifascistes" rompent avec le pacte que partagent tous les démocrates. (Carte blanche)
La mort de Quentin Deranque, à Lyon, suscite la polémique jusqu’en Belgique. En mettant le focus sur la violence d’extrême-gauche d’une manière bien plus aiguë que ne l’avaient déjà fait les incidents ayant émaillé le 30e anniversaire du décès de Jean Gol, à l’Université de Liège il y a quelques mois, ce lynchage mortel polarise une fois encore le débat, qui se résume dès lors largement à ces deux questions : Faut-il ou non pleurer la mort d’un militant d’extrême-droite ? Et ce décès n’est-il pas instrumentalisé par une droite qui feint d’oublier que la violence d’extrême-gauche n’est comparable, ni quant au fond, ni quant à la forme, ni quant au nombre, à celle de l’extrême-droite ?
En s’autorisant le recours à la violence physique, ces « antifascistes » rompent avec ce pacte démocratique que nous avons en partage.
Commençons par ce qui est à mes yeux une évidence : difficile de se dire humaniste, donc attaché à l’absolue égalité en dignité et en droits de tous les êtres humains, et de se réjouir de la mort d’un homme, quelles que soient ses convictions.
La seconde question mérite sans doute qu’on s’y attarde plus longuement, car elle touche à la question fondamentale des valeurs. Ces valeurs qui, précisément, fondent la supériorité morale de l’humanisme démocratique sur l’extrême-droite.
Pas de distinction entre les semeurs de haine
Ainsi, si le meurtre de Quentin me choque particulièrement, ce n’est pas parce que j’appréciais ni Quentin, ni ses idées. Au contraire, je condamne la haine de l’autre qui est le terreau de l’extrême-droite identitaire à laquelle il appartenait. Ce n’est pas non plus parce que je penserais que la violence d’extrême-gauche est un fléau pire que celui de l’extrême-droite, non. C’est parce que je n’attends pas de l’extrême-droite qu’elle renonce à la violence, comme je n’attends pas d’elle qu’elle se mette à défendre l’égalité, la liberté d’expression ou l’État de droit. Je sais que l’extrême-droite est de l’autre côté d’une ligne qui sépare les démocrates de leurs adversaires. Cela fait partie de son essence-même, et c’est ce qui fait que nous devrions tous la combattre, indépendamment de nos propres affinités politiques.
En revanche, la gauche se fonde sur des valeurs qui sont aussi les miennes, comme elles sont celles de tous les démocrates. Ces valeurs peuvent évidemment se prioriser différemment en fonction de nos sensibilités politiques, mais l’ensemble du spectre démocratique proclame – sans qu’il y ait de motif de douter a priori de sa sincérité - son attachement aux libertés individuelles, à l’égalité de tous devant la loi et à l’État de droit, dans lequel l’État a le monopole de la violence légitime.
Depuis les Lumières et les théoriciens du contrat social, nous acceptons que la vie en société repose sur une sorte de contrat par lequel nous déléguons une part de notre liberté à l’État en échange de sa protection : nous acceptons ainsi de ne plus faire justice nous-mêmes, mais de déléguer cette mission aux institutions compétentes à cet effet. Et cela, à mon sens, constitue le cœur-même du pacte qui devrait unir tous les démocrates, qu’ils soient de gauche ou de droite.
L'âme révolutionnaire n'est pas un permis de tuer
Alors, quand une bande de militants « antifascistes » décide de lyncher un « fasciste », je ne peux me satisfaire de l’argument de ceux qui disent qu’en face, c’est pire. Que bien des militants fascistes ont lynché des antifascistes également, et que c’est donc match nul, balle au centre. Car si l’acte est le même, sa nature diffère profondément. Non pas parce que, comme j’ai pu le lire avec effroi ici ou là, parce que les antifascistes ne s’en prendraient qu’à des fascistes, alors que les fascistes s’en prennent aux étrangers, aux homosexuels, aux féministes, etc. D’abord, c’est un peu trop simple, dès lors que ce n’est pas à ces antifascistes, fort heureusement, de décerner des labels de « fascisme » : on a vu ces temps-ci comment dénoncer les viols du 7 octobre ou rendre hommage à Jean Gol pouvait suffire à être taxé de fasciste par certains zélés antifascistes. Mais ensuite et surtout, parce qu’en s’autorisant le recours à la violence physique, ces « antifascistes » rompent avec ce pacte démocratique que nous avons en partage.
Certes, cette rupture n’est pas nouvelle. Et certains rappellent d’ailleurs avec une sorte d’étrange fierté que les conquêtes sociales se sont toujours accompagnées d’une certaine violence. Leur âme révolutionnaire frémit, à n’en pas douter, à l’idée de casser du fasciste. Mais quel progrès social ces jeunes espéraient-ils faire advenir en donnant des coups de pied mortels à un homme – par ailleurs « racisé » – à terre ? Ne voient-ils pas qu’ils contribuent ainsi au contraire à renforcer cette extrême-droite qu’ils prétendent combattre ?
Et comment fera-t-on, demain – et comment fait-on, aujourd’hui déjà ? – quand on est démocrate, pour distinguer les fascistes de leurs adversaires « antifas » s’ils recourent aux mêmes méthodes et englobent dans une haine semblable tous ceux qui ne pensent pas comme eux ?