Pourquoi le contrôle d’identité sur les réseaux sociaux est inefficace et dangereux (Carte blanche)
La ministre Vanessa Matz souhaite vérifier l'identité des utilisateurs de réseaux sociaux via l'application MyGov ou Itsme. La mise en place d'une telle surveillance peut s'avérer non seulement dangereuse, mais aussi inefficace. Une carte blanche de Xavier Corman, entrepreneur dans la fintech.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
- La ministre Matz souhaite rendre obligatoire le contrôle d'identité des utilisateurs de réseaux sociaux.
- Si le but est louable, la méthode pose de nombreuses questions, estime Xavier Corman, entrepreneur dans la fintech.
La proposition de mettre fin à l’anonymat sur les réseaux sociaux revient régulièrement dans le débat public, souvent à la suite de faits graves. Elle repose sur une intuition simple : si chacun devait décliner son identité réelle, les comportements déviants disparaîtraient. Cette intuition est séduisante. Elle est pourtant fausse et potentiellement dangereuse.
Il n’existe déjà plus d’anonymat
Contrairement à une idée largement répandue, l’anonymat sur Internet n’existe quasiment plus. Les plateformes disposent de multiples données permettant d’identifier un utilisateur : adresse IP, appareil utilisé, numéro de téléphone, historique de connexion.
Nous ne sommes pas dans un monde d’anonymat, mais de pseudonymat. Un pseudonyme n’est pas une invisibilité. C’est une couche superficielle qui peut être levée, notamment dans le cadre d’enquêtes judiciaires.
Dès lors, imposer une identification généralisée ne change pas fondamentalement la capacité des autorités à retrouver les auteurs d’infractions. En revanche, cela change profondément la nature de l’espace public numérique.
Les personnes réellement dangereuses contourneront le système
L’argument central en faveur de la levée de l’anonymat est la lutte contre les comportements criminels ou toxiques. Mais ce sont précisément ces profils qui s’adaptent le plus vite.
L’usage de VPN, de réseaux anonymisants, de comptes étrangers ou de documents falsifiés est déjà courant et techniquement accessible. Toute obligation d’identification généralisée ne fera que déplacer le problème vers des outils plus sophistiqués.
Le résultat est prévisible : les utilisateurs ordinaires seront exposés et contrôlés, tandis que les individus réellement malveillants resteront, eux, hors de portée.
Une infrastructure de surveillance à grande échelle
Mettre en place un contrôle d’identité implique nécessairement la création d’infrastructures centralisées de vérification : services tiers, bases de données, systèmes de validation d’âge ou d’identité.
Ces systèmes concentrent des données extrêmement sensibles : identité réelle, habitudes numériques, correspondance entre identité civile et comptes utilisés.
L’histoire récente montre que ces bases de données sont des cibles privilégiées.
En 2023, la plateforme australienne de vérification d’identité numérique Latitude Financial a subi une fuite massive exposant les données de plus de 14 millions de clients, incluant des documents d’identité. Ce type d’incident n’est pas une exception, mais une constante.
Même en l’absence de piratage, ces systèmes posent un problème fondamental : ils peuvent conserver des traces de qui se connecte à quoi, quand et comment.
Un outil idéal pour des dérives futures
L’argument le plus sous-estimé n’est pas technique, mais politique.
Lorsqu’un État met en place une infrastructure permettant de relier chaque expression en ligne à une identité réelle, il crée un outil de contrôle extrêmement puissant.
Il est tentant de juger ce risque à l’aune du gouvernement en place. C’est une erreur. Les lois et les infrastructures survivent aux majorités politiques.
Un système conçu aujourd’hui pour lutter contre le harcèlement peut demain être utilisé pour surveiller des opposants, des journalistes ou des lanceurs d’alerte.
Ce raisonnement n’est pas théorique. Il correspond à une logique simple : on ne construit pas des outils de pouvoir en supposant qu’ils seront toujours utilisés de manière bienveillante.
Protéger sans fragiliser
La lutte contre le harcèlement et les menaces en ligne est légitime et nécessaire. Mais elle doit s’attaquer aux comportements, pas à l’architecture des libertés fondamentales.
Les plateformes disposent déjà d’outils d’identification, les autorités peuvent obtenir des informations ciblées, et les lois existantes permettent de poursuivre les auteurs d’infractions.
Renforcer ces mécanismes est pertinent. Créer une obligation généralisée d’identification ne l’est pas.
Conclusion
Mettre fin au pseudonymat ne supprimera ni la violence en ligne, ni les comportements criminels. En revanche, cela introduira une infrastructure de surveillance durable, vulnérable et potentiellement détournable.
La vraie question n’est pas de savoir si l’on peut identifier tout le monde. C’est de savoir si l’on doit construire un système qui le permet.