Pourquoi une victoire militaire contre l’Iran ne résoudra rien
Le président américain Donald Trump a prédit une fin rapide de la guerre contre l’Iran lors d’une conférence de presse dans la nuit de lundi à mardi. « Nous faisons de grands progrès vers l’atteinte de notre objectif militaire », a-t-il déclaré. Selon lui, la plupart des navires de la marine iranienne auraient été détruits, tandis que l’aviation et les systèmes de défense antiaérienne auraient été neutralisés. « Ils n’ont plus de leadership. Tout a été détruit. »
Publié par Dominique Dewitte
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Résumé de l'article
Une victoire militaire contre l’Iran ne résoudrait pas le conflit au Moyen-Orient. Gaza et la question palestinienne restent au cœur de l’instabilité.
Le président a également assuré que les prix du pétrole devraient baisser à plus long terme et a menacé de frapper l’Iran « si durement que toute reconstruction deviendrait impossible ». Mais la question qui reste pour l’instant sans réponse n’est pas de savoir si l’Iran peut être vaincu militairement, mais si une telle victoire permettrait réellement de résoudre le cœur du conflit.
La question palestinienne continuera d’alimenter « l’Axe de la résistance »
Pour de nombreux analystes, la réponse est claire : non. « Les médias et responsables politiques occidentaux traitent souvent l’Iran comme une question distincte de Gaza », écrit Susanne Mundschenk sur EuroIntelligence. « Mais pour les États du Golfe et pour une grande partie de la communauté musulmane mondiale, ce n’est pas le cas. Les deux sont étroitement liés. La situation non résolue des Palestiniens est à l’origine de l’instabilité régionale. »
Cette analyse est largement partagée dans les milieux académiques et stratégiques. Selon l’International Crisis Group, la guerre à Gaza a servi de catalyseur pour relancer « l’Axe de la résistance » soutenu par l’Iran, composé notamment du Hamas, du Hezbollah et des Houthis, et a influencé les calculs nucléaires de Téhéran. Chatham House souligne également dans une analyse que la question palestinienne continue d’alimenter ce réseau, même après les lourdes pertes militaires subies par l’Iran et ses alliés : tant que les griefs persistent, l’axe perdure.
Washington et Tel-Aviv défendent l’idée qu’en affaiblissant l’Iran, le Hamas et le Hezbollah perdront leur principal soutien. Le Middle East Institute voit les choses autrement : le terrorisme n’a pas nécessairement besoin d’un État sponsor pour rester efficace. La résistance à l’occupation, armée ou non, continuera. La guerre pourrait même faire émerger une nouvelle génération de partisans de la ligne dure : « l’esprit de résistance ne se brise pas sous les bombes ». Au contraire, il peut s’en trouver renforcé. Le Carnegie Endowment for International Peace met également en garde : ignorer les griefs palestiniens risque de renforcer les factions radicales et de prolonger les guerres par procuration.
Un « Grand Bargain »
Depuis plusieurs années, certains chercheurs plaident pour un « Grand Bargain » diplomatique. Il s’agirait de combiner une solution à deux États, un cessez-le-feu à Gaza, la normalisation des relations entre Israël et les pays arabes et des négociations avec l’Iran en vue d’un allègement des sanctions. Selon eux, seule une telle approche globale permettrait d’affaiblir durablement l’« Axe de la résistance », bien plus que la seule supériorité militaire.
La rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran explique en grande partie pourquoi Riyad continue d’exiger la reconnaissance d’un État palestinien. Le Hamas est un mouvement sunnite, tandis que l’Iran est un État chiite. Leur relation est avant tout pragmatique et transactionnelle, plutôt qu’idéologique. Le Hamas a d’ailleurs pris ses distances avec Téhéran à certaines périodes, notamment durant la guerre civile syrienne. Les liens ont ensuite été rétablis, mais sur une base essentiellement pragmatique : l’Iran fournit armes et financements, tandis que le Hamas offre à Téhéran un point d’appui stratégique aux portes d’Israël. Une alliance d’intérêts, bien plus qu’une union idéologique.
La position saoudienne relève aussi d’une nécessité de politique intérieure. Riyad ne peut se permettre de normaliser ses relations avec Israël sans avancée concrète vers un État palestinien. Le roi saoudien risquerait alors d’être accusé de trahir la communauté musulmane, tandis que l’Iran apparaîtrait comme le seul véritable défenseur de la cause palestinienne. Une situation politiquement intenable dans un pays où la sympathie pour les Palestiniens reste profondément ancrée dans la population. À la différence, par exemple, des Émirats arabes unis, qui ont été parmi les premiers à signer les accords d’Abraham.
Khalifa Ahmad Al Habtoor face à Lindsey Graham
Le fait que les États du Golfe ne soient pas des alliés enthousiastes dans ce conflit est apparu clairement dans une lettre ouverte publiée sur X par Khalifa Ahmad Al Habtoor, fondateur de l’influente Al Habtoor Group aux Émirats arabes unis. L’homme n’est pas un inconnu : son groupe est notamment à l’origine de projets emblématiques comme l’hôtel Burj Al Arab et a contribué au développement d’importantes infrastructures aéroportuaires à Dubaï et Abu Dhabi.
Dans cette lettre, il s’adresse directement au sénateur américain Lindsey Graham, qui avait appelé les États du Golfe à rejoindre la guerre. « Nous n’entrerons pas dans cette guerre pour servir les intérêts d’autres pays, et nous ne sacrifierons pas nos fils dans un conflit qui aurait pu être évité par la diplomatie », écrit-il.
Sa prise de position est d’autant plus remarquable que les Émirats arabes unis ont signé les accords d’Abraham et sont généralement considérés comme plus modérés que l’Arabie saoudite. Mais son message trace une ligne claire : même le partenaire du Golfe le plus proche de l’Occident n’est pas prêt à suivre Washington dans une escalade militaire. « Si le président Trump et le sénateur Graham sont prêts à risquer leur pays et la vie d’Américains pour les intérêts d’Israël, c’est leur choix. Ce ne sera pas le nôtre. »
Khalifa Ahmad Al Habtoor face à Lindsey Graham
Pour les États du Golfe, les enjeux sont bien plus élevés que pour Washington. Ils risquent d’être entraînés dans une nouvelle série de conflits sans issue, à moins que l’Europe et les pays du Golfe ne développent leur propre stratégie diplomatique. Certains évoquent déjà la possibilité de faire appel à de nouveaux médiateurs, comme l’Inde ou la Chine, plutôt que de continuer à suivre des objectifs américains en constante évolution.
Les promesses de Donald Trump d’une baisse des prix du pétrole et d’une fin rapide de la guerre peuvent paraître assurées. Mais la structure même du conflit ne se laisse pas régler à coups de bombardements. L’Iran n’est pas une diversion par rapport à Gaza : il en est le produit. Comme le résume Susanne Mundschenk : « Rien n’est réglé tant que tout n’est pas réglé. »