Qu’on le veuille ou non, ce qui se passe en Iran est aussi notre guerre (Édito)
Longtemps perçu comme un conflit lointain, l’affrontement avec l’Iran rattrape désormais l’Europe. Entre menaces sécuritaires, tensions énergétiques et solidarité avec les alliés, la neutralité devient difficile à tenir.
Publié par Nicolas de Pape
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Résumé de l'article
- Le conflit avec l’Iran nous concerne directement : sécurité, énergie et terrorisme touchent déjà l’Europe.
- Le régime iranien constitue une menace majeure, militaire et idéologique, que l’on ne peut plus ignorer.
- L’Europe ne peut pas rester spectatrice : soutenir ses alliés relève désormais du réalisme, pas du choix.
« Quand notre allié le plus important, les États-Unis, rencontre de réelles difficultés dans la guerre contre l’Iran, quand nos meilleurs amis et alliés dans le Golfe sont bombardés chaque jour par des missiles iraniens, et quand les familles britanniques à travers tout le pays subissent de graves difficultés économiques en raison de la fermeture du détroit d’Ormuz, il ne suffit pas que notre Premier ministre Keir Starmer fasse son habituelle imitation d’un poteau de signalisation et dise que ce n’est pas notre guerre. »
Qui parle ainsi ? Boris Johnson, ancien Premier ministre britannique, dans une chronique publiée par le Daily Mail. Et il en profite pour appuyer la position, comparable, d’un autre ancien chef de gouvernement de premier plan : Tony Blair.
L’Iran n’est pas une abstraction lointaine. C’est un régime qui, depuis des décennies, finance, arme, inspire et coordonne la violence au-delà de ses frontières.
Cette réflexion pourrait presque être transposée telle quelle au débat belge.
Car enfin, de quoi parle-t-on ? De la fermeture du détroit d’Ormuz. D’une flambée des prix de l’énergie. D’une crise économique. Des missiles envoyés par le régime islamique iranien sur ses voisins. D’une base britannique à Chypre, aux portes de l’Union européenne, visée. Et, plus inquiétant encore, de cellules dormantes, semble-t-il liées à l’Iran, qui revendiquent déjà des attentats contre des synagogues et pourraient demain frapper d’autres intérêts européens, y compris belges.
Dire que ce conflit ne nous concerne pas relève donc soit de l’aveuglement, soit du confort moral. L’Iran n’est pas une abstraction lointaine. C’est un régime qui, depuis des décennies, finance, arme, inspire et coordonne la violence au-delà de ses frontières. L’Iran est lié à des dizaines, voire à des centaines d’attaques et d’opérations terroristes ou assimilées à travers le monde. Le Département d’État américain relève par exemple que les incidents imputés à des groupes soutenus par l’Iran ont eu lieu dans 11 pays rien qu’en 2023. On évoque fin 2023 des attaques quasi quotidiennes de l’« Islamic Resistance in Iraq » contre des cibles américaines en Irak et en Syrie. Et l’AP, sur base d’experts de l’ONU, rapportait que les Houthis avaient mené au moins 134 attaques contre la navigation entre novembre 2023 et juillet 2024.
Par ses proxys, l'Iran a fait tuer des soldats français et américains - donc des soldats de pays alliés de la Belgique. Et dès son installation, le régime khomeyniste s’est rendu complice de l’un des actes les plus ouvertement contraires au droit international de l’époque moderne : la prise d’otages massive à l’ambassade américaine de Téhéran.
Au début du mois d’avril, le secrétaire d’État américain Marco Rubio - infiniment plus clair que Donald Trump sur ce dossier - l’a résumé brutalement : avec quelques années de plus, l’Iran serait devenu, sur le plan balistique, et sans doute aussi nucléaire, quasiment intouchable.
L’Iran frappe ses voisins sunnites, déstabilise toute la région, et va jusqu’à viser une base américaine située à 4.000 kilomètres - soit, à l’échelle européenne, à peu près l’équivalent de la distance qui sépare Téhéran de Bruxelles.
Il faut ici sortir des réflexes idéologiques pavloviens. Non, la République islamique d’Iran n’est pas un simple contrepoids régional à l’« Empire américain » ou au « petit Satan » israélien, selon la vieille grille de lecture obsessionnelle d’une certaine extrême gauche. Elle est aujourd’hui la menace centrale au Moyen-Orient. Les faits s’accumulent. Les jours passent. Et la résilience du régime sur le terrain balistique démontre précisément à quel point le danger était réel. L’Iran frappe ses voisins musulmans sunnites qui abritent un nombre important d'expatriés européens, déstabilise toute la région, et va jusqu’à viser une base américaine située à 4.000 kilomètres - soit, à l’échelle européenne, presque l’équivalent de la distance qui sépare l’Iran de la Belgique.
Le monde libre ne peut pas détourner les yeux en répétant, comme on l’entend du centre jusqu’à l’extrême gauche en Belgique : « Ce n’est pas notre guerre. » Si, justement. Parce que nous ne sommes pas face à un régime ordinaire. Nous faisons face à l’une des théocraties les plus obscurantistes, les plus violentes et les plus idéologiquement toxiques de la planète : un système militarisé, misogyne, homophobe, christophobe, antisémite, qui appelle régulièrement à la destruction de l’État juif - autrement dit, à une forme de Shoah 2.0.
Soutien lucide sans romantisme géopolitique
Cela ne signifie pas qu’il faille sombrer dans l’enthousiasme béat ou dans le suivisme aveugle. Rien n’est acquis. Rien n’indique, à ce stade, une reddition prochaine du régime de terreur ou des Gardiens de la Révolution qui ont massacré des dizaines de milliers de manifestants en quelques jours. La prudence reste indispensable. Le soutien à l’opération en Iran doit rester un soutien critique, lucide, sans romantisme géopolitique.
Mais la prudence n’a rien à voir avec la lâcheté. Et rien ne justifie d’abandonner les Américains lorsqu’ils demandent une aide pour sécuriser, notamment, le détroit d’Ormuz. Pendant 80 ans, les États-Unis ont garanti l’essentiel de notre sécurité à coût réduit – notamment contre le Pacte de Varsovie mis en place par l’Union soviétique. Les Américains ont longtemps financé près de 70 % de l’OTAN. Le moment est venu, au minimum, de reconnaître cette réalité et de renvoyer l’ascenseur. D’autant que, géographiquement, la menace iranienne est beaucoup plus proche de l’Europe que du continent américain. Les États-Unis, eux, resteront toujours protégés par l’Atlantique. Nous, non.
L’Union européenne et la Belgique ne s’en sortiront ni par l’esquive, ni par les postures, ni par la couardise. Il va donc falloir, chez nous aussi, un peu de courage politique. Oui, qu’on le veuille ou non, ce qui se passe en Iran est bel et bien aussi notre guerre.
Du même auteur : Médiacratie/La Fabrique des narratifs (Perspectives Libres).