Les crises contemporaines ont ceci de particulier qu’elles saturent le champ de vision et empêchent de discerner les lignes profondes. C’est dans ces angles morts que se jouent pourtant les rapports de puissance réels. Le nord-est syrien, au Rojava, en est aujourd’hui l’illustration la plus frappante : alors que l’opinion occidentale oscille entre Gaza, l’Ukraine, Taïwan ou le Sahel, une opération militaire et politique visant à effacer un acteur central de la guerre contre l’État islamique se déploie presque sans témoin.
Depuis la mise en place d’un « pouvoir de transition » à Damas, sous la houlette de forces djihadistes dirigées par Ahmed al-Sharaa, les Kurdes de Syrie subissent une offensive qui conjugue conquête territoriale, répression ethno-politique et démantèlement institutionnel. Les quartiers kurdes de Damas et d’Alep ont été écrasés méthodiquement avant que l’opération ne s’étende au cœur des territoires autonomes. Les exactions documentées – exécutions, viols, destructions de tombes, humiliations publiques – suggèrent moins une opération militaire qu’un processus d’effacement.
Ce qui devrait alerter davantage encore est le silence entourant ces faits. Silence médiatique, silence académique, mais surtout silence diplomatique européen. En France, quelques déclarations isolées ne forment pas une politique. L’alignement sur les oscillations américaines a fini par faire perdre de vue une réalité simple : sans les Forces démocratiques syriennes, l’État islamique n’aurait jamais été contenu, puis vaincu. Ce constat n’est pas moral, il est stratégique. Les Kurdes ont assumé le rôle de bélier terrestre dans l’effort antiterroriste, là où l’Occident privilégiait le ciel et la distance.
Le relâchement actuel a déjà des effets concrets. La prise de la prison d’Al-Shadadi par les forces d’al-Sharaa, appuyées par Ankara, a entraîné la libération de milliers de combattants de Daesh, dont nombre de francophones. Les conséquences sécuritaires sont directes : la résurgence de réseaux dormants, la reconstitution de filières, la circulation accrue d’expertise djihadiste. En d’autres termes, l’abandon d’un allié produit mécaniquement le retour de l’ennemi d’hier.
Dans ce contexte, l’attaque contre Kobané possède une dimension hautement symbolique. C’est là que l’État Islamique fut brisé pour la première fois, en 2015, au prix de lourdes pertes kurdes. C’est là que se joua une part de la sécurité européenne. Que cette ville soit aujourd’hui ciblée sans réaction européenne en dit long sur l’érosion de notre mémoire stratégique.
Le basculement américain participe de cette nouvelle donne. La reconnaissance diplomatique accordée à Ahmed al-Sharaa, les financements alloués aux forces djihadistes intégrées au dispositif syrien, l’absence de réaction israélienne dans le cadre d’un arrangement tacite supervisé par Washington : tout converge vers une recomposition où les Kurdes redeviennent une variable d’ajustement. L’OTAN, par la voix de son secrétaire général, s’est félicitée des choix américains. La Turquie voit dans cet affaiblissement kurde une opportunité historique ― neutraliser toute perspective d’autonomie et élargir son influence au nord syrien.
Face à cela, le Rojava ne négocie plus. Les responsables politiques, les organisations civiles et les forces armées ont rejeté l’accord de capitulation soutenu en coulisses par Washington, Paris et Ankara. La dimension existentielle est assumée : il s’agit de défendre un peuple et un modèle politique alternatifs dans une région où les cadres dominants demeurent l’autoritarisme, le confessionnalisme ou la théocratie armée.
Ce point est crucial, car il renvoie à un débat fondamental que l’Europe refuse d’ouvrir : quels acteurs protéger dans un Moyen-Orient restructuré ? Le Rojava portait – et porte encore – un modèle pluraliste, laïque, égalitaire, où les femmes disposent de rôles politiques et militaires sans équivalent dans la région. Ce modèle n’est pas romantique, il est stratégique. Il constitue un contre-projet au salafisme djihadiste, mais aussi aux puissances régionales qui prospèrent sur la fragmentation des sociétés (Ankara, Téhéran, Doha, Riyad).
L’Europe, et la France en particulier, ont à cet égard un problème récurrent : l’absence d’autonomie stratégique et l’incapacité à identifier leurs alliés naturels. Au Sahel, en Syrie, au Caucase, les mêmes erreurs se répètent : abandon des partenaires locaux, dépendance totale aux États-Unis, et illusions sur les vertus du « risque zéro » géopolitique. Résultat : les ennemis progressent, les alliés s’effondrent, et les attentats reviennent.
Le peuple kurde a payé la chute du califat de son sang. Les abandonner aujourd’hui ne fera pas disparaître cette dette, mais alourdira notre passif stratégique. La question n’est donc plus de savoir si nous « devons » quelque chose aux Kurdes. Elle est de déterminer si nous sommes capables de défendre nos propres intérêts. Or la stabilité régionale, la sécurité européenne et la souveraineté française supposent de ne pas laisser revenir ceux que les Kurdes ont vaincus.
Il n’est pas trop tard pour corriger le tir : reconnaître politiquement le Rojava, garantir un cadre institutionnel pour les Kurdes au sein de la Syrie, frapper les infrastructures djihadistes, ouvrir un débat parlementaire digne de ce nom. Tout autre choix reconduirait le pire défaut de la politique française contemporaine : se résigner à la vassalisation stratégique tout en s’étonnant des conséquences.
Kamel Bencheikh, écrivain
(Photo by Joao Daniel Pereira/Sipa USA)