Au Canada, Mark Carney verrouille sa majorité et durcit sa mue politique (analyse)
Un an après son arrivée au pouvoir, Mark Carney a obtenu une majorité parlementaire au Canada grâce à trois législatives partielles remportées par les libéraux, auxquelles se sont ajoutés plusieurs ralliements spectaculaires venus de l’opposition. Ce succès lui donne les mains plus libres pour gouverner face à Donald Trump, mais il éclaire aussi une transformation plus profonde : celle d’un chef de gouvernement qui rassemble très large, au risque d’étirer jusqu’à ses limites la cohérence de son propre camp.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
— Grâce à trois partielles gagnées et à cinq ralliements venus de l’opposition, Mark Carney a transformé son gouvernement minoritaire en majorité parlementaire, une première pour les libéraux depuis 2019
— Ce succès lui donne une marge bien plus large pour accélérer sa stratégie de réduction de la dépendance canadienne aux États-Unis, au moment où Donald Trump pèse sur l’économie du pays par ses droits de douane et ses menaces
— Mais cette victoire ouvre aussi une autre question : en élargissant fortement son camp, y compris à des élus très éloignés du logiciel libéral traditionnel, Carney renforce son pouvoir au risque d’affaiblir la cohérence idéologique de sa majorité
Sommaire
- Carney ou l’art d’épouser le moment
- Un pays inquiet, une majorité sous condition
- De la survie parlementaire à la capacité d’agir
- La grande tente libérale et ses contradictions
- Une opposition qui voit dans la majorité la trace de la manœuvre
- Une popularité réelle, mais un crédit à convertir
- L’épreuve de vérité commence maintenant
- Une majorité de consolidation, pas encore de transformation
Mark Carney n’a pas seulement gagné trois sièges. Il a consolidé un pouvoir. En décrochant une majorité à la Chambre des communes, le premier ministre canadien met fin à la fragilité structurelle qui accompagnait son arrivée au pouvoir et se donne un horizon politique autrement plus stable. Après une année passée à gouverner sous la contrainte d’une majorité relative, le voici désormais en mesure de faire adopter ses textes sans devoir négocier en permanence avec ses adversaires, ni vivre sous la menace d’un renversement parlementaire. Dans le contexte actuel, cette victoire vaut davantage qu’un succès tactique. Elle redessine le rapport de force à Ottawa et installe Mark Carney dans une tout autre position, au moment où le Canada affronte à la fois une pression économique intérieure, une crispation croissante avec Washington et une recomposition de son propre paysage politique.
Le chiffre est étroit, mais le basculement est net. Avec 174 sièges sur 343, les libéraux retrouvent une majorité parlementaire que le Canada n’avait plus connue depuis la période où Justin Trudeau disposait encore d’un pouvoir sans partage, entre 2015 et 2019. Il ne s’agit pas d’une vague électorale au sens classique du terme. Cette majorité est le produit de deux mécanismes combinés : des victoires dans trois circonscriptions vacantes, deux dans la région de Toronto et une au Québec, ainsi qu’un patient travail de débauchage parlementaire qui a vu, ces derniers mois, cinq députés de l’opposition rallier les libéraux, dont quatre venus des conservateurs et une issue du Nouveau Parti démocratique. Ce mélange de légitimité électorale fraîche et d’intrigues parlementaires explique à lui seul la tonalité du moment canadien : un pouvoir renforcé, mais pas sans ambiguïtés.
Carney ou l’art d’épouser le moment
Carney a parfaitement compris ce que les circonstances lui offraient. À la tête d’un Parti libéral qui, il y a encore peu, souffrait de l’usure du trudeauisme et du pessimisme économique ambiant, il a réussi à reprendre l’initiative en se présentant comme l’homme de la gravité, de la compétence et de la solidité. Son profil de banquier central, à Ottawa puis à Londres, lui a permis de se poser en gestionnaire crédible d’un monde instable. Cette image n’aurait sans doute pas suffi à elle seule. Mais le retour de Donald Trump au pouvoir, avec son cortège de droits de douane, de menaces d’annexion et de brutalité rhétorique envers le Canada, a fourni à Carney le cadre politique dont il avait besoin. Il a fait de la relation avec les États-Unis non plus une donnée de fond, mais le centre nerveux de son récit national.
Cette lecture a payé. Carney a restauré la fortune de son parti en persuadant une partie des électeurs que son tempérament, son expérience et son sérieux convenaient mieux à l’époque que l’agressivité du camp conservateur. Là se joue peut-être la bascule essentielle. Le Premier ministre n’a pas triomphé en promettant une rupture idéologique flamboyante, ni en relançant l’imaginaire progressiste des années Trudeau. Il s’est imposé comme un dirigeant de circonstance, c’est-à-dire comme celui dont beaucoup de Canadiens jugent qu’il correspond au moment.
Un pays inquiet, une majorité sous condition
Ce moment, justement, est rude. Le pays subit déjà les contrecoups de la politique commerciale de Donald Trump. Les droits de douane américains sur l’acier, l’aluminium, le bois ou l’automobile ont entamé la croissance et provoqué des destructions d’emplois dans plusieurs secteurs exposés. Le chômage atteint 6,7 %. Les prix alimentaires ont bondi de plus de 20 % depuis 2022. Les enquêtes d’opinion montrent une inquiétude aiguë sur le coût de la vie, particulièrement chez les ménages modestes. Carney gagne donc au moment même où l’humeur économique demeure tendue. C’est à la fois sa force et son piège. Il a obtenu une majorité parce qu’une partie du pays lui prête la capacité de protéger le Canada ; il sera désormais jugé sur sa faculté réelle à amortir le choc.
Son programme épouse très clairement cette ambition. Réduire la dépendance à l’égard des États-Unis, chercher de nouveaux débouchés en Europe et en Asie, accélérer les projets d’infrastructures et de ressources, réorganiser les corridors commerciaux, stabiliser les finances publiques, augmenter fortement les dépenses militaires parce que le Canada ne peut plus s’en remettre aussi naturellement à Washington pour sa sécurité : tout cela dessine une ligne cohérente, presque une doctrine. Ce que Carney propose, au fond, c’est un rééquilibrage du modèle canadien. Le pays a longtemps vécu dans une forme de confort stratégique et commercial, certain que sa proximité géographique, économique et politique avec les États-Unis lui garantissait prospérité et protection. Trump a cassé cette évidence. Carney tente d’en tirer les conséquences.
De la survie parlementaire à la capacité d’agir
Cette majorité parlementaire lui donne donc bien davantage qu’un avantage arithmétique. Elle lui donne du temps, de la marge et de l’autorité. Sans majorité, un gouvernement minoritaire canadien vit dans l’ombre permanente des motions de confiance, des marchandages budgétaires, des compromis de circonstance et de l’obstruction en commission. Le New York Times insiste à juste titre sur un point souvent sous-estimé : avec une vraie majorité, les libéraux pourront reprendre la main sur les commissions parlementaires, que l’opposition utilisait pour ralentir ou embarrasser l’exécutif, notamment sur des textes relatifs à la cybersécurité, à la sécurité aux frontières ou à la réforme de la libération sous caution. Ce changement est moins visible qu’une soirée électorale, mais il est capital. Il transforme un gouvernement qui survivait en un gouvernement qui peut désormais gouverner.
La grande tente libérale et ses contradictions
Pour autant, cette consolidation n’efface pas les questions plus politiques, et même plus morales, que suscite la méthode Carney. Le premier ministre a construit une "big tent", pour reprendre la formule citée par le Financial Times, une grande tente capable d’accueillir bien au-delà du noyau traditionnel libéral. Cela lui a permis d’élargir sa base, de capter des élus venus d’horizons très différents et d’apparaître comme un pôle de stabilité nationale. Mais cette stratégie a un prix. À mesure que le rassemblement s’élargit, la cohérence idéologique se trouble.
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