Belgique : le royaume des projets sans fin (carte blanche)
Dans cette carte blanche, Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d’Anderlecht, dénonce une dérive structurelle de la gouvernance belge : des projets publics interminables, dilués dans les procédures et privés de toute véritable décision.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
— Du métro de Charleroi à la gare de Mons, les grands projets belges illustrent une incapacité chronique à décider.
— Procédures, recours et empilement institutionnel diluent la responsabilité et paralysent l’action publique.
— À force de prudence, la Belgique a transformé l’inaction en méthode, au détriment de la confiance des citoyens.
Vous avez vu comme, en Belgique, les projets ne meurent jamais ? Ils ne sont pas refusés. Ils ne sont pas tranchés. Ils sont laissés en vie… jusqu’à épuisement. Il y a quelques jours, le TEC annonçait que les travaux de rénovation et d’extension du métro de Charleroi entraient dans leur phase finale.
Un détail ? Pas vraiment.
Car le métro de Charleroi, c’est l’histoire parfaite de notre incapacité à décider. Pensé dans les années 70 pour desservir toute l’agglomération, le réseau devait être achevé rapidement.
Les travaux ont été arrêtés pendant 17 ans. Certaines lignes n’ont été mises en service qu’en 2013. Et une antenne pourtant construite ne sera exploitée… qu’en 2027. Il aura donc fallu 50 ans pour finaliser l’idée initiale. Un demi-siècle. Ce n’est pas un accident. C’est un système. Et il est généralisé. Le métro 3, le survol de Bruxelles, la gare de Mons, Neo sur le plateau du Heysel, le RER bruxellois, la rénovation du palais de justice… Voilà autant de projets qui mettent des décennies à voir le jour, quand ils ne sont tout simplement pas à l’arrêt. En Belgique, les projets publics ne s’arrêtent jamais. Ils s’étirent.
Dans les années 90, la RTBF diffusait déjà un "Journal des travaux inutiles". L’idée était simple, le journaliste d’investigation Jean-Claude Defossé proposait des petites séquences dans le JT où il dénonçait le gaspillage d’argent public. On en riait.
Personne ne dit STOP
Trente ans plus tard, on ne rit plus. On vit dedans. C’est un système fait de retards, de complexité technique, de changements en cours de route et de responsabilités diluées. Et malgré les dérives, on continue, on adapte, on rallonge eton paie. La gare de Mons : prévue pour 2012 pour un coût de 37 millions, elle sera finalement inaugurée en 2025 et aura coûté 480 millions.
En Belgique, les projets publics, on ne les refuse pas. On ne les tranche pas. On ne les assume pas. On les laisse vivre. Un peu. Puis on les ralentit. Beaucoup. Et finalement, on les regarde s’éteindre. Lentement.
Chez nous, les projets s’épuisent dans des procédures interminables, où chaque étape appelle une nouvelle étape. Ils s’épuisent dans des recours à répétition, où une minorité peut bloquer indéfiniment une décision. Ils s’épuisent dans l’empilement des niveaux de pouvoir, où chacun a un mot à dire mais personne ne tranche vraiment. Les mots magiques ? Fédéral, régional, communal, européen. Commissions, études, contre-études. Concertations, consultations, révisions.
À force de vouloir contenter tout le monde, on finit par ne plus rien faire. Et surtout, à force de diluer la décision, on efface la responsabilité. Car c’est là le cœur du problème.
Dans le privé, quand un projet échoue, il y a un responsable. Il est identifié et doit rendre des comptes. Dans le public, tout le monde est impliqué… donc personne ne l’est. Et quand ça se passe mal : il n’y a plus personne. Personne pour dire non. Personne pour dire oui. Personne pour dire : "c’est moi qui décide". Ou personne pour dire STOP.
Alors on laisse traîner. On reporte. On ajuste. On réévalue. On paie. Et des décennies plus tard, il ne reste plus qu’un dossier, un budget explosé… et une occasion manquée.
Les Belges ont fini par transformer la prudence en méthode, et l’inaction en système. Décider est devenu un risque. Ne rien faire est devenu une stratégie.
Et c’est un drame, car dans notre pays, ce ne sont pas les idées qui manquent, ce sont les décisions. Chez nous, un projet échoue rarement, il s’épuise. Et avec lui, c’est la capacité même de décider qui disparaît. Et la confiance des Belges.