Une chronique de Fouad Gandoul
La démocratie n’est pas seulement un mode de scrutin. C’est un pacte de patience. Tant que l’économie avance, même inégalement, une promesse circule : demain compensera les frustrations d’aujourd’hui. Quand l’ascenseur social se grippe, la patience se change en rage. Et la rage n’a pas d’institutions préférées : elle veut des coupables, des raccourcis, un chef qui promet de faire payer quelqu’un, vite, sans procédures.
Dans sa chronique Data Points, John Burn-Murdoch, chroniqueur et chief data reporter du Financial Times, met des chiffres sur cette mutation. Reprenant une intuition de Matthew Burgess, économiste politique américain, il observe qu’en pays riches la démocratie libérale a progressé au rythme de la croissance, puis qu’elle recule au rythme du ralentissement économique et démographique. Son graphique juxtapose la croissance du PIB par tête et l’indice de démocratie libérale de V-Dem, un consortium universitaire qui mesure droits, libertés, élections et contraintes sur l’exécutif. L’enjeu n’est pas la faim, mais la sensation d’être immobile pendant que d’autres avancent, et d’être sommé d’applaudir.
Une démocratie installée dans la stagnation durable devient un marché de la colère, où l’on vote pour être vengé plutôt que pour être gouverné.
Benjamin Carter Hett, historien du nazisme et auteur de l’ouvrage de référence The Death of Democracy sur la chute de Weimar, ajoute la clé qui manque aux graphiques : l’humiliation. Dans l’Europe entre les deux guerres, écrit-il, les vaincus de 1918 et les perdants des transformations économiques n’ont pas cherché un compromis, mais une réparation. Robert Paxton, historien américain du fascisme, a montré combien la défaite a servi de tremplin aux mouvements autoritaires. Benito Mussolini, ancien socialiste devenu dictateur italien, et Adolf Hitler, chef du parti nazi devenu chancelier allemand, ont su convertir la frustration en liturgie : la nation trahie, l’ennemi intérieur, la violence rendue morale.
La leçon de Weimar n’est pas un rituel de commémoration, c’est un manuel de mécanique. Les radicaux ne prennent pas le pouvoir seuls : ils y sont invités. Les conservateurs allemands ont cru utiliser Hitler comme un outil contre la gauche et contre le désordre. Les grands intérêts ont cru pouvoir le contenir. On connaît la suite : la brutalité, la mise au pas, la dissolution des contrepoids, puis la catastrophe. Le point commun avec aujourd’hui n’est pas l’esthétique. C’est le calcul, répété, des élites qui confondent un incendie avec un feu de cheminée.
Ce mécanisme a changé de décor, pas de logique. Après la guerre froide, l’Occident s’est raconté une fin de l’histoire. Mais, pour beaucoup, la victoire fut splendide pour les bilans et creuse pour les vies. Stagnation des revenus médians, précarisation, désindustrialisation, sentiment d’abandon de territoires entiers, hausse spectaculaire de la richesse au sommet : le cocktail parfait pour une politique de réparation symbolique. Dans ce climat, la cohérence idéologique compte moins que l’intensité de l’affect. L’électeur ne demande pas une théorie, il demande une revanche.
Donald Trump a compris cela, et il l’a proclamé : « I am your warrior. I am your justice. And for those who have been wronged and betrayed : I am your retribution ». Une fois revenu au pouvoir, la vengeance cesse d’être un slogan et devient une architecture. Ce n’est pas une dérive accidentelle, c’est un style de gouvernement. On n’essaie plus de convaincre l’opposition, on cherche à la punir, à l’épuiser, à l’intimider. Les enquêtes, les budgets, les nominations, deviennent des leviers de discipline. Le message est clair : la loyauté envers le chef prime sur la loyauté envers la Constitution.
Comment survivent les démocraties ?
Nicolas Tenzer, politologue français et spécialiste des enjeux géostratégiques, décrit ce moment comme un crépuscule des Lumières américaines. Le basculement ne ressemble pas au coup d’État d’antan ; il ressemble à une corrosion rapide. La presse est délégitimée, les universités pressées de se conformer, les juges insultés, les fonctionnaires remplacés par des fidèles. Des cabinets d’avocats sont menacés, des médias assignés, et la banque centrale sommée de plier publiquement. Les agences indépendantes, conçues pour séparer régulation et politique, sont ramenées dans l’orbite présidentielle. En février 2025, un décret a explicitement contesté l’autonomie d’autorités de régulation. Dans le même temps, une machine dite d’« efficacité » a organisé des licenciements massifs dans la fonction publique. Et le ministère de la Justice a tenté des poursuites et investigations visant des adversaires emblématiques, signe d’une justice qui cesse d’être un rempart pour devenir un outil.
Kim Lane Scheppele, professeure à Princeton et théoricienne des dérives constitutionnelles, a donné un nom à cette pente : l’autocratie légaliste. On n’abolit pas la loi, on la détourne. On ne ferme pas les urnes, on penche le terrain. C’est ainsi que se forme ce que Levitsky, Way et Ziblatt, professeurs à Harvard et Toronto dont les travaux sur la fragilité démocratique font autorité, appellent un autoritarisme compétitif : les élections subsistent, mais l’État est utilisé pour étouffer la contestation et fausser la compétition. Les excès suivent naturellement : autocensure, surveillance, capture des régulateurs, chantage budgétaire, justice instrumentalisée, et cette étrange fatigue civique qui fait passer l’inacceptable pour une simple querelle partisane.
Le lien avec l’économie n’est pas un décor, c’est le moteur. Une démocratie peut survivre à une crise si elle garde une promesse de mobilité et de dignité. Une démocratie installée dans la stagnation durable devient un marché de la colère, où l’on vote pour être vengé plutôt que pour être gouverné. Le ressentiment est une rente politique, et l’autocrate en est le banquier central.
Il reste une issue, mais elle exige de quitter le salon des commentaires. Il faut reconnaître les signaux faibles, défendre les juges et la presse avant qu’ils ne soient isolés, refuser la normalisation de la vengeance d’État, et bâtir des coalitions larges, y compris avec ceux que l’on contredit d’habitude. Et il faut réparer le socle matériel de la citoyenneté : investir, réduire les rentes, ouvrir des trajectoires, rendre visible la justice sociale. La démocratie n’est pas un héritage garanti. C’est une alarme. Quand elle sonne, on n’argumente pas sur le volume : on se lève.
Fouad Gandoul
(Photo d’illustration Belpress : élections communales du 13 octobre 2024, Etterbeek)