D’Ormuz à l’assiette. Le prix du sang, le prix du pain (Chronique)
"L'illusion que nous sommes en sécurité derrière nos frontières nationales se dissipe dans le détroit d'Ormuz. Dans la géopolitique moderne, il n'existe pas de guerre locale." Une chronique de Fouad Gandoul.
Publié par Fouad Gandoul
Résumé de l'article
- Le conflit qui se joue au Moyen Orient aura des répercussions concrètes chez nous.
- Des conséquences sont à craindre sur l'agriculture mondiale et, logiquement, dans nos assiettes.
«Cette guerre est un désastre moral, politique et économique d’une ampleur sans précédent au cours des dernières décennies. On ne peut en déceler aucun dénouement rapide et facile. La région et le monde en paieront le prix et il sera élevé pour les deux. » Par ces mots, Gérard Araud, ancien ambassadeur de France en Israël, aux États-Unis et auprès des Nations unies, a résumé les enjeux de la guerre illégale et téméraire contre l'Iran. La question n’est plus de savoir si nous en ressentirons les secousses, mais sous quelle forme elles nous frapperont. La réponse est déjà là : une énergie plus chère, des engrais plus chers, une alimentation plus coûteuse, une industrie plus vulnérable et une inflation plus tenace.
Ce scénario n'est pas une fantaisie catastrophiste. Le 22 mars, le porte-parole de Tsahal, le général de brigade Effie Defrin, a déclaré qu'Israël prévoit encore des semaines de combats contre l'Iran et le Hezbollah. Une semaine plus tôt, il avait précisé à CNN que la planification militaire s'étend au moins jusqu'à Pessah, avec des scénarios supplémentaires couvrant trois semaines au-delà. Les marchés ne lisent pas ce type de déclarations comme de la rhétorique, mais comme un calendrier. Plus ce conflit dure, plus les dégâts économiques s'accumulent.
Ormuz, nœud du gaz mondial
Quiconque se limite aujourd'hui au seul prix du pétrole passe à côté de l'essentiel. Le détroit d'Ormuz n'est pas uniquement un corridor pétrolier. Il constitue également une artère vitale pour le gaz naturel liquéfié (GNL) et pour le commerce mondial des engrais. Selon la CNUCED (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), environ un tiers du commerce maritime mondial d'engrais, soit quelque 16 millions de tonnes, transite par Ormuz. L'IFPRI (Institut international de recherche sur les politiques alimentaires) confirme ce chiffre et ajoute que 20 à 30 % des exportations mondiales d'engrais, y compris l'urée, l'ammoniac, les phosphates et le soufre, empruntent cette voie. Le CSIS (Centre d'études stratégiques et internationales) de Washington estime par ailleurs que le détroit absorbe environ 35 % des exportations mondiales d'urée et 20 % des exportations de GNL. La vulnérabilité est donc bien plus large que ce qui se manifeste à la pompe.
Le maillon crucial est le gaz naturel. Le gaz ne sert pas uniquement de combustible pour les centrales électriques et les usines. Il constitue aussi la principale matière première pour la production d'ammoniac, et l'ammoniac est la base des engrais azotés comme l'urée. La recherche scientifique est claire sur ce point : les engrais azotés de synthèse contribuent à nourrir environ la moitié de la population mondiale. Une étude publiée dans Nature Geoscience en 2008 (Erisman et al.) estime que sans le procédé Haber-Bosch, près de 48 % de la population mondiale ne disposerait pas de suffisamment de nourriture. Our World in Data, le portail de données de l'Université d'Oxford, confirme cette estimation. Le procédé en question, mis au point il y a plus d'un siècle, transforme l'azote atmosphérique en ammoniac à l'aide d'hydrogène, généralement issu du gaz naturel. Sans ce procédé, pas de production d'engrais à grande échelle. Et sans engrais à grande échelle, les rendements agricoles chutent.
Risques sur l'alimentation
C'est pourquoi la géopolitique d'Ormuz est, en même temps, une question de politique agricole. L'International Fertilizer Association (IFA) a calculé que l'Iran, le Qatar, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn représentaient ensemble, en 2024, environ 34 % du commerce mondial d'urée. L'American Farm Bureau Federation a précisé que les pays exposés aux perturbations dans la région représentent près de 49 % des exportations mondiales d'urée et environ 30 % des exportations mondiales d'ammoniac. Le Fertilizer Institute a rapporté que les prix des engrais ont grimpé d'environ 30 % entre fin février et début mars 2026. Le Carnegie Endowment for International Peace signale en outre que le prix de référence de l'urée a augmenté d'environ 30 % en un mois. Ce ne sont pas des détails techniques. C'est le début d'un choc sur les prix alimentaires qui frappera surtout les pays dépendants des importations.
L'Europe se trouve, entre-temps, sur une deuxième ligne de fracture. La saison de remplissage des réserves de gaz débute précisément au moment où l'approvisionnement est sous pression. La Commission européenne confirme que les États membres doivent atteindre un taux de remplissage compris entre 80 et 90 % entre le 1er octobre et le 1er décembre. Seulement, l'Europe entame cette saison depuis un niveau bas : selon Bruegel, le groupe de réflexion européen spécialisé en économie, les réserves tournaient autour de 29 % de la capacité mi-mars, bien en dessous de la moyenne récente. Le site Modo Energy confirme que l'Europe entre dans cette perturbation avec des stocks inférieurs à 30 %, le niveau saisonnier le plus bas depuis des années. Cela signifie que l'Europe devra attirer cet été des volumes exceptionnels de gaz sur un marché déjà en surchauffe. Les prix de référence du gaz néerlandais TTF ont bondi de près de 70 % en seulement deux sessions de marché début mars, dépassant brièvement les 60 euros par mégawattheure.
Un choc gazier pour tous les Belges
La Belgique n'est pas spectatrice dans cette affaire, mais partie prenante. Zeebrugge est un terminal GNL stratégique pour l'Europe du Nord-Ouest. Exploité par Fluxys, il dispose d'une capacité annuelle de quelque 11,3 millions de tonnes et fonctionne comme une plaque tournante reliant les réseaux gaziers de la Belgique, des Pays-Bas, de la France, du Royaume-Uni et de l'Allemagne. Anvers abrite par ailleurs le plus grand cluster chimique intégré d'Europe, dont la compétitivité dépend directement du prix du gaz. Si les livraisons qataries sont interrompues ou retardées et que le prix du gaz reste élevé, l'impact ne se limite pas aux ménages via leur facture d'électricité. Il atteint aussi la compétitivité industrielle. La Commission européenne explique elle-même que les coûts des combustibles, en particulier du gaz, se répercutent directement sur le prix de gros de l'électricité dès que des centrales à gaz sont nécessaires pour couvrir la demande. En d'autres termes : même celui qui ne consomme pas un seul mètre cube de gaz n'échappe pas automatiquement à un choc gazier. C'est précisément la raison pour laquelle la précarité énergétique risque de s'aggraver rapidement chez nous. Doel 4 et Tihange 3 apportent un soutien, mais deux réacteurs nucléaires ne protègent pas la Belgique d'un choc gazier européen.
La dimension alimentaire mérite également qu'on s'y attarde. L'IFPRI avertit que si le conflit se prolonge, il pourrait affecter les décisions de semis dans l'hémisphère sud ainsi que les applications d'engrais pour le riz en Asie du Sud et du Sud-Est. Carnegie note que même si la guerre s'arrête, le redémarrage de la production et du transport d'engrais et de leurs composants pourrait prendre des semaines, en pleine période critique de semis. Le soufre constitue un facteur aggravant supplémentaire et encore trop peu médiatisé : le Golfe produit environ 44 % du soufre mondial, selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA). L'acide sulfurique est indispensable pour transformer le phosphate brut en engrais assimilable par les plantes. La pénurie de soufre se propage donc en cascade dans toute la production mondiale d'engrais phosphatés, amplifiant la perturbation azotée.
L'illusion que nous sommes en sécurité derrière nos frontières nationales se dissipe dans le détroit d'Ormuz. Dans la géopolitique moderne, il n'existe pas de guerre locale. Quiconque se réconforte aujourd'hui de la distance géographique avec le Moyen-Orient confond isolement géographique et immunité économique. Le prix de la guerre ne se paie pas seulement en sang, mais aussi en pain.