Faut-il interdire les réseaux sociaux aux mineurs ou leur apprendre davantage l'esprit critique ?
Protéger les adolescents du cyberharcèlement, de la pornographie et des mécanismes addictifs est indispensable. Mais leur interdire globalement les réseaux sociaux risque aussi de les priver d’un espace où circulent des informations, des témoignages et des opinions absents des médias traditionnels ou de l’enseignement.
Publié par Nicolas de Pape
Résumé de l'article
Protéger un enfant ne consiste pas à lui cacher indéfiniment la complexité du monde. Cela consiste à l’accompagner afin qu’il puisse l’affronter. En prétendant préserver les adolescents de toutes les mauvaises informations, l’interdiction risque aussi de les maintenir dans le seul cadre intellectuel jugé acceptable par les institutions dominantes. L’objectif affiché est sanitaire et sécuritaire ; son effet collatéral pourrait néanmoins être politique et culturel : une jeunesse moins exposée à la pluralité des récits, donc moins entraînée à contester la doxa.
La France a adopté en juillet une interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, tandis que l’Australie applique depuis décembre 2025 une limite fixée à 16 ans. Ces décisions répondent à de véritables inquiétudes : cyberharcèlement, prédateurs sexuels, contenus violents ou pornographiques, troubles de l’attention, mécanismes addictifs et exposition à des discours haineux.
Personne ne peut sérieusement nier ces dangers. Mais faut-il, pour autant, bannir les adolescents de l’espace numérique plutôt que leur apprendre à y évoluer ? Une interdiction générale pourrait produire des conséquences dont on mesure encore mal la portée, notamment sur la formation de leur esprit critique et leur accès à une information pluraliste.
Les réseaux sociaux ne diffusent pas uniquement des « fake news »
Le débat public présente souvent les réseaux sociaux comme un univers dominé par la désinformation, par opposition à des médias traditionnels qui garantiraient une information parfaitement fiable. Cette opposition est trop commode, comme je l’ai démontré dans mon dernier essai : Médiacratie/La Fabrique des narratifs.
Les plateformes charrient incontestablement des rumeurs, des montages trompeurs et des théories extravagantes. Mais elles permettent également d’accéder directement à des scientifiques, des journalistes indépendants, des témoins, des opposants politiques ou des spécialistes qui ne disposent pas toujours d’une tribune dans les grands médias. Des images et des informations qui auraient autrefois été filtrées par quelques rédactions peuvent aujourd’hui être confrontées presque instantanément à d’autres sources.
Il ne s’agit donc pas de prétendre que TikTok, Instagram ou X représenteraient une vérité alternative par nature. Leurs algorithmes enferment eux aussi les utilisateurs dans des bulles, privilégient l’émotion et favorisent fréquemment les contenus les plus polarisants. Mais supprimer cet accès revient à réduire le nombre de fenêtres par lesquelles un adolescent peut observer le monde.
La véritable question est dès lors moins de savoir comment empêcher les jeunes de rencontrer une information fausse que de leur apprendre à la reconnaître, à identifier son auteur, à remonter à la source et à la confronter à d’autres récits. L’esprit critique ne se développe pas dans un environnement aseptisé. Il s’acquiert par l’exercice.
Une protection qui peut devenir un contrôle de l’information
Rien ne prouve que les gouvernements français ou australien poursuivent délibérément un objectif idéologique. Mais, intentionnelle ou non, l’une des conséquences possibles de l’interdiction est de renforcer le poids des sources institutionnelles et des médias installés dans la formation intellectuelle des adolescents.
Pour continuer la lecture, abonnez-vous ou utilisez un crédit.
Déjà abonné(e) ? Se connecter