«Je me suis retrouvé seul contre une meute » : Jean Quatremer raconte l’enfer de ses dernières années à Libération
Après 41 ans à Libération, Jean Quatremer raconte une rupture devenue profonde avec une partie de la rédaction. Il revient sur l’évolution de la gauche, les tensions qui ont suivi le 7-Octobre et ce qu’il décrit comme une menace pour la liberté d’expression.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Jean Quatremer estime que la gauche a progressivement abandonné la culture du débat et du « dissensus ».
- Il raconte les conflits internes qui ont marqué ses dernières années à Libération et évoque un « effet de meute ».
- Il s’inquiète surtout des conséquences de ce climat sur les jeunes journalistes et leur liberté de parole.
21 News : Vous avez travaillé des décennies à Libération. Vous disiez que le débat n’y était plus possible à la fin et que cela a expliqué votre démission. Comment expliquez-vous ce glissement et le fait que la gauche social-démocrate ait perdu la bataille culturelle à Libération ?
Jean Quatremer : Ce n’est pas seulement à Libération, mais au sein de la gauche. Cette gauche, qui était globalement dominante dans les années 80-90, aujourd’hui pèse peu. LFI, les Verts, toute la gauche, y compris le Parti communiste, le Nouveau Parti anticapitaliste font difficilement 30 % des voix. Elle est en voie de disparition, car son espace politique se rétrécit année après année. Même phénomène en Allemagne ou en Italie et en Espagne, c’est pour bientôt. Et c’est un vrai sujet. Pourquoi cette gauche disparaît ? Parce qu’à mon avis, elle ne supporte plus la contradiction, elle ne supporte plus le dissensus. Il faut bien voir qu’en gros, la gauche est devenue orpheline après la chute de l’URSS et du communisme. Or, ce qui structurait la pensée de gauche, c’était le marxisme. Donc, en gros, Marx s’est planté et il fallait remplacer Marx par autre chose.
21 News : Mais par quoi ?
Jean Quatremer : Les sociaux-démocrates allemands ont essayé une pensée plus sociale. Mais la pensée sociale n’est pas absente de la droite, elle n’est pas absente de la démocratie chrétienne. Le modèle allemand d’après-guerre a été mis en place non par les socialistes, mais par les démocrates-chrétiens. L’économie sociale de marché, ce n’est pas une invention de la gauche. Donc il fallait trouver autre chose. Et je pense qu’ils se sont retrouvés brutalement orphelins en termes de pensée.
Il y a eu une série de mouvements intellectuels, dont certains venus des États-Unis, mais après être d’abord passés de France vers les États-Unis puis revenus chez nous, où on a mélangé le wokisme, qui n’est pas forcément une idée idiote au départ, et le décolonialisme. Le wokisme, c’est être éveillé, faire attention aux discriminations qui ne sont pas forcément visibles mais qui maintiennent un état de fait discriminatoire. Mélengé au décolonialisme, ça donne la pensée de gauche moderne. Et le résultat, c’est une gauche qui a abandonné aussi les valeurs qui étaient les siennes. La tolérance, qui a été remplacée par l’intolérance. Une gauche qui était libératrice et qui est devenue inquisitrice. Une gauche qui ne supporte plus l’opinion différente, qui considère qu’il n’y a pas débat à partir du moment où elle a déterminé ce qu’étaient le bien ou le mal. Une gauche qui a renoncé à l’universalisme. Aujourd’hui, on raisonne en termes de communautés. Pour moi, c’est dramatique. Tous les êtres humains se valent.
21 News : Vous estimez que cette évolution se retrouve notamment dans le rapport de la gauche à la religion ?
Jean Quatremer : Oui. Puisque les ouvriers ont abandonné la gauche pour la droite, voire la droite extrême, on va se tourner vers les nouveaux damnés de la Terre, les « racisés » qui sont majoritairement musulmans. Et par une perversion de la pensée, on ne va pas seulement les défende conte les discriminations, mais on va en faire des héros intouchables, c’est-à-dire qu’on va considérer que toute critique de leur culture et de leur religion est du racisme. Or, tout au long de notre histoire, la gauche a toujours été laïque, voire athée, a lutté contre les curés, contre les croyances. Marx disait que la religion, c’est l’opium du peuple. Aujourd’hui, vous avez une gauche qui est totalement fascinée par des gens qui croient en Allah. J’avoue que moi, ça me sidère, parce que je viens de cette gauche-là, de la gauche laïque, universaliste, athée.
21 News : Et donc, à Libération, ce sont toutes ces positions-là qui vous ont amené finalement à être en porte-à-faux par rapport à la nouvelle rédaction ?
Jean Quatremer : Il y a eu un renouvellement de génération très rapide. J’arrive à Libération en 1984. Serge July venait de changer complètement le journal en 1981 en faisant venir des journalistes professionnels. Avant cela, c’étaient plutôt des militants. Et il a ouvert Libération à toutes les sensibilités de la gauche. C’est devenu un journal véritablement social-démocrate. On s’engueulait énormément, il faut dire les choses comme elles sont. Il y a eu parfois des censures, parfois des purges, des gens qui ont été poussés vers la sortie. La richesse du journal, c’était ce débat permanent où toutes les sensibilités de la gauche s’y retrouvaient. Ça allait jusqu’au centre et chacun pouvait exprimer ses opinions. Quand on n’était pas d’accord entre nous, on faisait des doubles pages où il y avait une opinion pour et une opinion contre. On voyait deux journalistes qui s’affrontaient.
21 News : Ça, c’est terminé aujourd’hui?
Jean Quatremer : Oui. Au fur et à mesure, il y a eu des crises financières qui ont secoué le journal. On a embauché de jeunes journalistes sans se poser la moindre question sur leur idéologie. Ils ont commencé au web, puis sont rentrés dans les rédactions. Ils ont fait Sciences Po, en règle générale, plus une école de journalisme, qui les formate dans l’idéologie de gauche. 90 % des journalistes sont de gauche à mon sens, et je me demande parfois si ce n’est pas 99 %.
21 News : En Belgique aussi ?
Jean Quatremer : En Belgique, c’est pareil.
21 News : Cela explique aussi la crise de la presse ?
Jean Quatremer : Ça explique la crise de Libé, parce que la gauche radicale l’a emporté sur la gauche social-démocrate. L’histoire de la gauche radicale, c’est la purge permanente. Ils seraient trois dans une cabine téléphonique qu’ils réussiraient à faire des purges entre eux. Petit à petit, elle a poussé vers la sortie tous les gens qui ne pensaient pas comme elle. Le journal a commencé à se transformer en 2020, lorsque Daniel Křetínský et Denis Olivennes ont investi. Franchement, ça a fonctionné. J’ai pourtant voulu partir en 2020 parce que je ne pouvais pas rester dans ce journal qui était de plus en plus islamo-gauchiste, comme je le dénonçais. Je dirais désormais islamo-fasciste, parce que gauchisme et islamisme, ça ne va pas ensemble. Les gauchistes étaient athées.