Jean Quatremer quitte Libération et publie un message qui a été envoyé à ses anciens collègues. Découvrez son message.
Le journaliste Jean Quatremer, figure historique de Libération et correspondant à Bruxelles depuis le début des années 1990, va partir du quotidien.
Publié par J.PE
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Cette annonce met un terme à une collaboration de près de quatre décennies au cours de laquelle Jean Quatremer s'est imposé comme l'un des meilleurs spécialistes français des institutions européennes. Connu pour ses analyses sur l'Union européenne, ses chroniques, il était devenu l'une des signatures les plus identifiables du journal.
Un climat de fortes tensions
Le départ de Jean Quatremer intervient après plusieurs mois de tensions internes au sein de Libération. Au printemps, le journaliste avait été convoqué à un entretien disciplinaire à la suite de plaintes de certains salariés, qui dénonçaient notamment plusieurs de ses prises de position publiques.
Cette situation avait alimenté un vif débat sur les limites de la liberté d'expression au sein d'une rédaction et sur la gestion des désaccords idéologiques entre journalistes dont la nouvelle génération au sein de Libération est très à gauche et sans dialogue possible avec des journalistes de l’ancienne génération.
L'affaire avait rapidement dépassé le cadre interne du quotidien pour devenir un sujet de débat dans le paysage médiatique français. Plusieurs observateurs y voyaient le symptôme d'une fracture plus profonde autour des questions de pluralisme, de liberté éditoriale et des clivages politiques traversant certaines rédactions.
La direction du journal Libération a souhaité réagir au départ du journaliste en insistant sur l'excellence de son travail depuis des décennies : "Ces trois dernières années, ses relations avec une partie de la rédaction se sont dégradées. Mais Libération a toujours garanti sa liberté d’opinion. Le journal et sa direction restent profondément attachés à la défense intransigeante de la liberté d’opinion et au pluralisme des points de vue au sein de la rédaction.
La direction souhaite rappeler ici qu’au cours de 41 années au sein de la rédaction, Jean a construit une expertise européenne sans équivalent. Il est devenu une référence sur l’Europe en France mais aussi à l’étranger. Il a prouvé son excellence journalistique à de multiples reprises au fil des années, avec des scoops ou des enquêtes qui ont souvent secoué le monde politique, pas seulement européen. Et ont été récompensés par de nombreux prix."
Aujourd’hui, le journaliste a envoyé un message en interne pour expliquer son départ. Nous le publions ici en intégralité.
« Je reprends ma liberté »
Adieu Libé !
Chers amis de Libération,
Je le confesse, je suis un libertaire et comme tout libertaire, un provocateur. Ni dieu ni maître. C’est même pour cela que j’ai choisi Libé en 1984. Un journal libre, foutraque, dissident, anticonformiste, celui que Serge July avait recréé en mai 1981, Libé II. « Au commencement de Libération, il y avait le chaos », comme il l’a très justement écrit, un chaos des origines qui a longtemps marqué ce journal.
Des gens improbables et passionnés y cohabitaient, des gens qui passaient leur temps à s’engueuler en public, ce qui aurait été impossible dans les autres titres compassés et institutionnels, et ensuite se réconciliaient autour d’un verre ou d’un repas. On n’avait peur de rien et surtout pas de ceux qui ne pensaient pas comme nous, avec qui, au contraire, on cherchait la confrontation.
Jamais nous n’aurions censuré qui que ce soit ou quoi que ce soit (à quelques exceptions près, il faut bien le reconnaitre). Il était interdit d’interdire, un héritage de mai 1968 dont on pouvait être fier, même s’il y a parfois eu des dérapages que Libé a eu le courage de reconnaitre contrairement à bien d’autres jounaux. Et tout à fait accepté de casser la vaisselle et de mettre les pieds sur la table.
Mais les meilleures choses ont une fin. Je tire ma révérence.
Je remercie les directions de la rédaction successives qui m’ont longtemps permis d’exercer en toute indépendance mon métier au sein du journal, mais aussi sur d’autres plateformes, la majorité de mes collègues avec qui j’ai toujours eu des relations cordiales au fil du temps et les différents actionnaires qui nous ont plus que généreusement financés sans jamais intervenir dans la rédaction, je peux en témoigner.
Si je pars, ce n’est pas à cause de l’Europe, le sujet auquel j’ai consacré avec passion une très large part de mon activité professionnelle. J’appartiens à cette gauche sociale-démocrate qui combat l’obscurantisme religieux quel qu’il soit, le racisme, l’antisémitisme, les discriminations, la haine des musulmans, le sexisme, l’homophobie, l’injustice sociale, les régimes autoritaires, etc. Celle qui juge sacrées les libertés individuelles et collectives, la liberté d’expression en particulier, celle qui ne transige pas avec l’État de droit et la République.
Je ne peux hélas que constater qu’elle est désormais minoritaire, voire en voie de disparition. De crainte d’être accusée « d’islamophobie » ou de néocolonialisme ou, plus cyniquement, pour chercher à s’attacher un vote communautaire, une partie de la gauche politique et médiatique tolère en son sein les discours homophobe, misogyne, transphobe, anti-laïcité, anti-liberté d’expression et le cléricalisme avec qui elle s’allie.
Elle a, depuis le pogrom du 7/10, transformé l’hostilité au gouvernement Netanyahu que je partage totalement et le soutien légitime à la cause palestinienne en un antisionisme virulent, le masque d’un antisémitisme débridé comme l’avait très bien compris Vladimir Jankélévich, qui est la négation des valeurs non seulement de la gauche, mais de la République.
On manifeste devant des synagogues, on agresse des Juifs, on hurle "Heil Hitler" dans des manifestations, on interdit de parole des intellectuels, des artistes, des scientifiques, des journalistes parce qu’ils sont juifs et donc sionistes et donc « génocidaires ». On traite de fasciste quiconque, juif ou non, n’est pas dans cette ligne, en vertu d’un antifascisme d’un nouveau genre qui ressemble comme un frère jumeau par sa violence - parfois mortelle- à ce qu’il prétend combattre.
Comme au plus beau temps de l’URSS et du Komintern, la police de la pensée fait régner une terreur idéologique à coups d’anathèmes, de dénonciations calomnieuses et de culture de l’annulation. On nazifie les Juifs, on accuse Israël et les juifs de la planète, d’être génocidaire comme hier on les accusait de déicide, on nie le droit à l’existence d’Israël ce qui n’est le cas d’aucun autre pays, on considère qu’au fond l’antisémitisme est une opinion comme une autre et non plus une valeur sur laquelle on ne transige pas…
Oui, tout cela est permis. Mais dénoncer l’antisémitisme et l’antisionisme, défendre le droit d’Israël à exister, remettre en cause l’affirmation que ce pays commet un génocide ou organise une famine, pointer l’utilisation comme bouclier humain des populations civiles par les terroristes du Hamas, s’interroger sur l’instrumentalisation de l’UNWRA ou de l’ONU par les islamistes, ah, ça non !
Pourtant, je vous le dis, moi qui ne suis pas juif : l’antisémitisme sous toutes ses formes, même sournoises, est le marqueur incontestable de la haine de la République, des libertés, de l’Etat de droit, de l’égalité, de l’humanisme. Il prédit le totalitarisme.
Cette nouvelle gauche qui se vautre dans l’antisémitisme défend la liberté d’exprimer… la même opinion qu’elle. Elle trie entre les bonnes et les mauvaises victimes au lieu de défendre l’humanité toute entière. Elle injurie et diffame ceux qui ne sont pas au garde-à-vous de sa propagande, de ses mensonges et de sa haine.
Ainsi, contrairement à ce qu’ont affirmé depuis le 7/10 les tenants de cette gauche qui n’a plus de gauche que le nom, je n’ai jamais confondu les musulmans avec l’islamisme, ni les Palestiniens avec le Hamas et ses thuriféraires. Qui m’accuse de racisme, d’islamophobie, une accusation qui ne tue que ceux qui en sont accusés, et de fascisme est un con ou un salaud ou les deux.
Je l’admets, je ne me reconnais pas dans cette gauche-là qui est la négation même des principes qui ont fondé Libé. Certes ils sont très loin d’être majoritaires dans le journal et a fortiori dans sa direction, mais selon des méthodes de harcèlement éprouvées à l’extrême-gauche, ils parviennent à me rendre l’air irrespirable.
Je tire donc ma révérence. Je reprends ma liberté, car elle est mon bien le plus précieux. Je n’ai pas l’intention d’en abandonner la moindre parcelle, ni de me plier à quelque discipline que ce soit, ni de consacrer mon temps à me justifier devant des groupuscules dans des procès de Moscou-sur-Seine. J’ai passé l’âge de céder aux intimidations des « offensés » à géométrie variable.
J’aurais pu dire comme Pialat : « Vous ne m’aimez pas ? Je ne vous aime pas non plus. » Mais ce serait faux. J’ai aimé et j’aime beaucoup d’entre vous. Mais plus qu’à vous, je tiens à ma liberté. Les vrais insoumis ne sont pas ceux qu’on croit.
Je quitte certes Libération, mais pas ses lecteurs, ceux qui m’ont lu, entendu et aimé tout au long de ces années, ceux pour qui la diversité d’opinions au sein de la gauche est un trésor précieux. Comme le disait Jean-Paul Sartre en 1973 à propos de Libération dont il était le cofondateur avec Serge July, c’est « un journal qui n’est pas celui d’un parti et où les journalistes, tous de gauche, n’ont pas nécessairement la même opinion ».
À tous ces lecteurs, je donne rendez-vous sur d’autres plateformes où je continuerai à faire entendre ma voix et à défendre les valeurs et le journalisme auxquels je crois.
J’espère que la majorité d’entre vous continuera, comme j’ai tenté de le faire ces dernières années, à défendre Libération contre ceux qui voudraient le prendre en otage au nom d’une idéologie contraire à ses valeurs. A ceux qui se battront pour « libérer Libération », pour reprendre, encore, une expression de Serge July datant de 1981, je souhaite bonne route, comme je souhaite bonne route à Sonia Delesalle-Stolper, sa nouvelle directrice de la rédaction.
N’oubliez pas qu’on reconnaît la liberté au bruit qu’elle fait en s’en allant.
Jean Quatremer