Jean Quatremer : « Le trou noir de la politique belge, c’est le Parti Socialiste»
Figure du journalisme français, observateur passionné de l’Europe depuis près de 40 ans, Jean Quatremer vient de tourner une page majeure en quittant Libération. Nous le recevons aujourd’hui pour une interview sans langue de bois.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Jean Quatremer estime que Bruxelles est devenue moins vivante que la ville qu’il a découverte en 1992.
- Il dénonce le communautarisme et ce qu’il considère comme une uniformisation de la pensée en Belgique francophone.
- Il juge que les différences idéologiques entre médias francophones se sont progressivement estompées.
21 News : Bonjour Jean Quatremer. Dans ce grand entretien, on va parler de votre départ de Libération, de la gauche française, de la liberté d’expression, des médias, de la présidentielle, mais aussi de la Belgique et de Bruxelles, que vous connaissez bien. On a l’impression qu’il y a chez vous une sorte d’amour-haine pour Bruxelles. Alors dites-nous la vérité : Bruxelles, vous aimez ou pas ?
Jean Quatremer : Pas vraiment. Franchement, quand vous comparez Bruxelles à Paris, Berlin, Madrid, Rome, Londres, même Dublin, c’est une ville qui est considérablement ennuyeuse, une ville de province française et encore il y en a qui sont plus animées. Ici, les magasins ferment à 18 heures, 18 heures 30 le soir. Chercher une pharmacie un samedi après-midi, c’est un enfer. Lorsque vous arrivez au restaurant à 21 heures ou à 21h30, on vous regarde comme si vous étiez un criminel confirmé. C’est une ville terne, une ville où la vie culturelle n’est pas d’une richesse extrême.
Les terrasses de café, il y en a dans quelques endroits, mais vous vous promenez dans la ville, vous tournez toujours dans les mêmes coins. Comparé à Paris, c’est le jour et la nuit, franchement.
21 News : C’est une charge terrible pour une ville que vous connaissez très bien depuis des décennies…
Jean Quatremer : Vous allez me dire : « Oui, mais ça a toujours été comme ça. » Non. Bruxelles, je la découvre en 1992. Et en 1992, c’était beaucoup plus vivant. Les restaurants fermaient très tard, il y en avait partout. Il y avait des troquets dans tous les coins, cachés derrière les façades, dans des endroits inattendus.
En plus, à l’époque, les gens avaient beaucoup d’humour, beaucoup d’autodérision. Tout ça a totalement disparu. Et le service était impeccable par rapport à Paris. Maintenant, tout s’est inversé. Qu’est-ce qui s’est passé ? Je ne sais pas. Je pense qu’il y a eu une rupture dans les années 2000. Les Belges sont devenus tristes. On a perdu beaucoup d’humour, beaucoup d’autodérision. Ils s’en réclament en permanence, mais vu, par exemple, les insultes que m’a values une double page que j’avais écrite dans Libération, je crois que c’était en 2013, qui s’appelait « Bruxelles poubelle », pour dénoncer la bruxellisation… Les travaux permanents, le chaos urbanistique, le quartier dans lequel on se trouve c’est quand même la démonstration…
21 News : On est ici au cœur du quartier européen, que vous connaissez bien…
Jean Quatremer : Le quartier européen est une catastrophe sans nom, qu’on tente d’améliorer depuis. Ce ne sont pas les Européens qui l’ont détruit, ce sont les Belges qui ont fait de l’argent sur le dos des Européens. J’ai dénoncé tout ça, la saleté récurrente de Bruxelles.
21 News : Vous pointez aussi le communautarisme…
Jean Quatremer : Chacun vit chez soi, enfermé, des quartiers entiers qui, de facto, ne ressemblent pas à la Belgique, Molenbeek, par exemple, des quartiers qui sont en état de sécession culturelle.
21 News : De ce point de vue-là, est-ce pire qu’en France ?
Jean Quatremer : Non, ce n’est pas pire. Mais ce qui est choquant, c’est qu’on est dans la capitale de l’Europe, au centre de l’Europe, et que le communautarisme est en ville et s’affiche dès la gare du Midi. A Paris, le communautarisme est en banlieu.
Dans ce pays, le communautarisme, au début, ça vous amuse quand ce sont les Flamands et les francophones qui se tapent dessus. Après, vous découvrez à quel point ça a totalement pourri l’idéal commun de la Belgique. Il y a désormais deux démocraties qui vivent chacune de leur côté.
Et puis, entre ces deux démocraties, s’est infiltrée une autre communauté, la communauté musulmane, qu’on n’a pas cherché à intégrer ou à assimiler. Parce que vous allez assimiler ou intégrer à quoi ? La Belgique n’existe pas. À la Flandre, effectivement, peut-être à la Wallonie, mais à Bruxelles ? Donc, au fil des ans, j’ai vu cette Belgique de papa des années 90 disparaître. Et ça a été très rapide.
21 News : Quand vous parlez de la Belgique, vous dénoncez aussi une forme d’uniformisation de la pensée, notamment dans les médias francophones, en disant : « Ici, tout le monde pense la même chose. » Ce n’est pas un peu excessif ?
Jean Quatremer : D’abord, je ne connais pas le côté néerlandophone parce que je ne parle pas néerlandais. Ma langue, c’est le français, donc je m’intéresse à ce qui se passe du côté francophone. Et du côté francophone, on le voit bien dans les médias. Première chose : la Belgique est un pays qui n’a pas d’intellectuels.
21 News : Il n’y a pas d’intellectuels dans ce pays ?
Jean Quatremer : Vos intellectuels sont où ? En France où ils sont respectés et célébrés. On adore les intellectuels, des gens qui parlent de tout extrêmement bien, avec des références.
21 News : Paris leur donne peut-être l’occasion de rayonner plus largement ?
Jean Quatremer : Exactement. Mais ici, on n’aime pas celui qui brille trop en société. Il y a des spécialistes, il y a des intellectuels sur leur sujet. Vous avez quatre-cinq personnes qu’on entend d’ailleurs toujours sur les mêmes sujets.
21 News : Vous voulez dire qu’on n’a pas une figure comme Bernard-Henri Lévy, par exemple, qui parle de tout ?
Jean Quatremer : Non, vous n’avez pas de Bernard-Henri Lévy, vous n’avez pas de Finkielkraut. Et même les grands écrivains fichent le camp d’ici, ils vont en France parce que c’est là où on se fait reconnaître.
D’où l’importance des médias ici, parce qu’il faut bien qu’il y ait quelqu’un qui représente la pensée, la tonalité belge. Et dans les médias francophones, au fil des ans, on a vu une sorte d’effet entonnoir. Il y avait des journaux que tout opposait. Par exemple, La Libre Belgique, démocrate-chrétienne, conservatrice, et Le Soir, qui était le journal socialiste de gauche.
21 News : Ces médias sont indépendants…
Jean Quatremer : Oui, les deux se disent indépendants. Aujourd’hui, vous lisez la couverture de l’actualité par les deux journaux, par exemple sur le conflit à Gaza : franchement, c’est kif-kif bourricot. Ne parlons même pas de la RTBF. La RTBF, c’est le service public à la française.
Les partis politiques aussi ont été tirés petit à petit de la droite vers la gauche. Les socialistes ont fait partie de quasiment toutes les coalitions depuis 1949.
L’attraction, je dirais plutôt le trou noir de la politique belge, celui qui attire toute la matière à lui, c’est le Parti socialiste francophone. Et donc, petit à petit, vous avez des partis de droite qui ont glissé vers la gauche. Avant l’arrivée de Georges-Louis Bouchez, même le MR était à gauche.
21 News : Le MR de Charles Michel, par exemple ?
Jean Quatremer : Oui, et avant lui le MR de Louis Michel. C’était un parti qui n’avait plus de différence fondamentale, au niveau des instances dirigeantes j’entends, avec le PS. Tous ces gens travaillaient, gouvernaient ensemble, et il n’y avait pas de dissensus.
Moi, quand je suis arrivé dans les années 90, ce dissensus était brutal. Entre les partis politiques francophones et entre les partis politiques francophones et néerlandophones.
Petit à petit, tout l’espace a été occupé par une pensée de gauche. Et celui qui a détonné dans cet espace, c’est Georges-Louis Bouchez. Si on lit la presse, c’est vraiment quelqu’un que tout le monde, soi-disant, déteste et considère comme un fasciste. On se demande comment il a fait pour arriver en tête des élections.Donc l’espace de la pensée s’est petit à petit réduit. Avec le MR de Bouchez et le PS dans l’opposition, le jeu se rouvre un peu, mais au niveau de la presse, on ne peut pas dire que ça a eu un effet.