Jean Quatremer : « J'avais une petite lassitude à l'égard de Libération, il y a eu une vraie dérive sur ce qu'on a appelé l'islamo-gauchisme »
Jean Quatremer revient sur son départ de Libération, dénonce une dérive qu’il qualifie d’« islamo-fascisme » et défend l’ouverture, la nuance et le dissensus en démocratie.
Publié par J.PE
Résumé de l'article
Dans un entretien à Mosaïque, Jean Quatremer explique les raisons de son départ de Libération, évoque l’évolution éditoriale du journal, la censure d’un portrait de Ferghane Azihari et plaide pour le désaccord en démocratie.
Le journaliste français Jean Quatremer revient dans le média Mosaïque sur son départ du journal Libération. Il écrit aujourd’hui pour l’hebdomadaire Marianne et va intensifier sa présence dans d’autres médias comme LCI, Arte ou T18 où il intervient régulièrement. Ses passages sur LCI faisaient de lui, avant sa démission, le journaliste le plus connu de Libération. Nous avons publié dans 21News les raisons de sa démission.
Lors de cet entretien à Mosaïque, le journaliste déclare notamment : « J'avais une petite lassitude à l'égard de Libération, il y a eu une vraie dérive sur ce qu'on a longtemps appelé l'islamo-gauchisme et que j'appelle moi l'islamo-fascisme, parce qu'ils ne sont pas gauchistes. Le gauchisme que j'ai connu était anti-religieux, était un gauchisme athée. Et aujourd'hui, on a un gauchisme qui a les yeux de Chimène pour l'islam, qui est la religion des opprimés, la religion qui lutte contre l'impérialisme, contre le grand Satan, les États-Unis, et le petit Satan, donc Israël. Et aujourd'hui, depuis les années, oui, à peu près ça, autour des années 2010, on sent un véritable tournant de mon journal, mais c'est vrai aussi du Monde, c'est vrai d'autres journaux dits de gauche, vers, c'était ce que j'appelle, moi, l'islamo-fascisme. »
Le journaliste, qui était l’un des ténors du journal, raconte également qu’il avait déjà remis sa démission au journal il y a quelques années. Ainsi, il raconte : « Moi, fin 2020, j'avais remis ma démission, déjà, à Libé, parce que je pensais que l'évolution du journal était telle que je ne voyais pas de possibilités de redresser le tir. Et moi j'en souffrais d'autant moins que je suis à Bruxelles, donc je suis à 300 km de la rédaction, je ne suis pas au quotidien avec mes collègues, je suis loin, mais quand on lisait le journal, on voyait vraiment des biais de traitement d'informations qui étaient de plus en plus, pour moi en tous les cas, de plus en plus insupportables. Mais le changement d'actionnaire, l'arrivée de Denis Olivennes, de Daniel Kretinsky, fait que je suis resté au-delà de 2020, ils m’ont demandé de rester, et je suis resté parce qu'ils espéraient revenir aux Libération des années 80-90, le fameux Libé de Serge July, un Libé social-démocrate, un Libé laïque, un Libé athée, luttant contre toutes les religions opium du peuple, un Libé qui dérange, qui refuse toutes les doxas, quelles qu'elles soient, un Libé qui accueille l'ensemble du spectre de la gauche, qui va de la gauche radicale, contre laquelle... Enfin, moi, je n'ai pas d'objection à ce qu'elle s'exprime dans Libération, mais jusqu'au centre-gauche social-démocrate, universaliste, etc. Et ça a fonctionné, il faut le dire. Ça, moi, je tire mon chapeau. On va dire que les choses ont fonctionné entre 2021 et 2023. Et tout a dérapé à partir du 7 octobre 2023, c’est-à-dire du pogrom commis par les islamistes, notamment du Hamas, mais aussi du djihad, etc. Tout ce que la bande de Gaza compte comme islamistes. »
La critique de l’islam et la censure d’un portrait
Jean Quatremer explique aussi le paradoxe chez certains journalistes de pouvoir critiquer la religion catholique de manière intensive mais de ne jamais pouvoir critiquer l’islam sous peine d’être traité d’islamophobe : « Vous pouvez dire tout ce que vous voulez sur le pape. Vous pouvez le traiter de pédophile. Vous pouvez y aller à fond la caisse. Les chrétiens, vous pouvez les traîner dans la boue. Vraiment, il y a nos limites. Les chrétiens, les bouddhistes, les hindouistes, vous pouvez y aller. Là, c'est gratuit. Mais alors, dès que vous commencez à critiquer l'islam, c'est impossible. »
Il raconte ensuite que le seul papier qui a été censuré en 41 ans de carrière qu’il a faite chez Libération, c’est son papier portrait de Ferghane Azihari. « Je n'ai jamais été censuré a priori à Libération. Donc les papiers que j'ai écrits sont toujours passés. Il y a un papier qui n'est pas passé. Là, c'est intéressant. C'est le portrait qui m'a été commandé par le journal de Ferghane Azihari, qui est un musulman, qui a renoncé à sa religion et qui a écrit un livre qui s'appelle L'Islam contre la modernité. Donc j'ai fait ce papier. Le papier n'est jamais passé. Et c'est un papier extrêmement plat, je peux vous dire. Je racontais juste le personnage. Mais je ne le traitais pas de nègre de salon. Je ne le traitais pas de traître à sa religion et à sa race. C'était un portrait plutôt élogieux, mais plutôt plat en même temps, de ce qui était Ferghane Azihari, un jeune homme de 30 ans qui se livre à un combat quand même extrêmement dangereux. Parce qu'aujourd'hui, vous savez, l'islamophobie ne tue pas beaucoup de musulmans, mais elle tue beaucoup ceux qui en sont accusés. Donc quelqu'un comme Ferghane Azihari, c'est courageux. Ce papier a été remis au mois de mars à Libération. Nous sommes au mois de septembre. Eh bien, il n'est pas passé et il ne passera jamais. Parce que ça déplaît que vous ayez des gens, des musulmans, des gens ici de l'immigration, qui ont été élevés dans des banlieues par des mères célibataires, mais qui sont sortis de ce milieu-là, qui sont sortis de la victimologie, qui sont sortis de l'islam, etc., qui critiquent ce qui est devenu la nouvelle vache sacrée de cette gauche radicale. »
L’ouverture et le dissensus
Enfin, il termine l’entretien par un éloge de l’ouverture et de la nuance, rappelle pour lui leur importance et rappelle : « On est 7 % de la population mondiale à vivre en démocratie. 7 %. On n'est pas d'accord. On peut le dire sans risquer de se faire assassiner. Parfois, c'est un peu dangereux dès qu'on touche à certains domaines comme l'a montré Samuel Paty, mais néanmoins, on peut dire des choses. Mais quel bien précieux le désaccord, le dissensus ! C'est nécessaire. La vérité, elle naît de quoi ? Du dissensus, des chocs des opinions. C'est ça. L'intolérance, c'est le fascisme. C'est Charles Maurras qui disait "je suis intolérant" ou Paul Claudel qui disait "la tolérance, il y a des maisons pour ça". Les deux étaient des ennemis de la démocratie parlementaire. Les ennemis de la République, les ennemis de la démocratie sont intolérants. Les démocrates sont tolérants. Je suis tolérant, c’est-à-dire que je suis prêt à débattre. »