Jean Quatremer: "Mélenchon est un danger plus grand pour la démocratie que Marine Le Pen"
Présidentielle française, avenir de la gauche, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, crise économique de la presse et intelligence artificielle : Jean Quatremer se projette dans l’avenir et livre un conseil aux journalistes : construire leur propre marque.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- À l’approche de la présidentielle, Jean Quatremer appelle à la prudence face aux scénarios présentés comme acquis.
- Désormais éditorialiste à Marianne et chroniqueur à LCI, il estime que le modèle économique des médias traditionnels est à bout de souffle.
- Face à l’IA, il conseille aux journalistes de construire leur propre nom et leur propre marque.
21 News : Jean Quatremer, la France va bientôt connaître un rendez-vous important, l’élection présidentielle. Selon vous, est-ce l’heure de Marine Le Pen ou il y aura toujours ce mur, ce plafond de verre pour la candidate du RN ?
Jean Quatremer : En janvier 1995, un article de une du Monde, signé par Jérôme Jaffré, qui était un de nos grands politologues, un spécialiste des sondages reconnu, explique que l’élection présidentielle est jouée, l’élection présidentielle qui allait avoir lieu au mois de mai : Édouard Balladur sera président de la République. C'est finalement Chirac qui sera élu…
Donc, nous sommes à quelques mois de la présidentielle. Je pense qu’il faut être prudent, extrêmement prudent. Aujourd’hui, les sondages montrent certaines choses. Mais on n’en sait rien. Mon sentiment, c’est que celui qui sera élu n’est peut-être pas encore candidat.
21 News : Vous avez un nom ?
Jean Quatremer : Non, je n’ai pas de nom, mais j’ai des espoirs. Pour l’instant, on ne sait pas.
Ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que la France est à 70 % à droite ou à l’extrême droite, c’est ça la réalité. La gauche ne pèse que 30 % et est en voie de marginalisation. Le seul parti de gauche qui émerge, c’est La France insoumise, qui est un parti fasciste, islamo-fasciste, on va dire, parce que c’est une secte, ce n’est pas un parti politique. Jean-Luc Mélenchon n’est élu par personne, il n’y a pas de congrès. LFI, c’est une association loi 1901 où il y a trois membres, point barre. Personne d’autre. Donc on peut être exclu, il n’y a pas de carte de membre, vous n’êtes pas adhérent, vous ne payez aucune cotisation. Parce que si vous payez une cotisation, ça vous donne des droits de contrôle. Donc c’est une secte avec un demi-dieu qui est Jean-Luc Mélenchon.
21 News : Vous estimez que Jean-Luc Mélenchon représente un danger pour les institutions ?
Jean Quatremer : Ce seul parti est un parti où le leader vient d’annoncer qu’il allait mettre en place une révolution et un état d’urgence économique et social pour lui permettre de gouverner par décret.
21 News : Et c’est passé inaperçu…
Jean Quatremer : Toute la bonne gauche, justement, tous les bons médias… Même un média comme Le Figaro aurait dû faire sa une là-dessus. « La dictature du prolétariat en ligne de mire pour Jean-Luc Mélenchon », quand même, ça aurait dû être ça. Ils ont traité le meeting comme si la chose la plus importante leur avait échappé. C’est un peu comme si vous constatez qu’il y a une tache sur la nappe alors que, derrière vous, il y a un incendie qui menace toute la maison.
21 News : Dans ce cas-là, vous viendrez vivre en Belgique…
Jean Quatremer : Là, je demande l’asile au pays, ça c’est clair.
21 News : Et les autres composantes de la gauche ? Les écologistes, les socialistes, Raphaël Glucksmann ?
Jean Quatremer : Les écologistes se rallieront à Mélenchon, les socialistes se rallieront à Mélenchon, je vous en fais le pari, et les communistes se rallieront à Mélenchon. Et je vous parie que même Glucksmann, qui dit qu’il ne s’alliera jamais avec LFI, j’attends véritablement le second tour Mélenchon-Le Pen pour voir s’il tiendra jusqu’au bout. Je vous rappelle que deux fois, il a fait alliance avec LFI aux législatives. Même s’il ne fait pas alliance, il pèse combien, Glucksmann ? 10 %, 11 %, une toute petite partie de la gauche. La France risque de se donner au FN et à LFI qui sont anti-européens. Ils feront péter l’Union européenne et l’euro. Ce sont deux partis qui sont hostiles globalement à l’économie de marché, parce que la ligne Marine Le Pen n’est pas celle de Jordan Bardella. Marine Le Pen, économiquement, est très proche de Jean-Luc Mélenchon. Deux partis qui sont fascinés par toutes les dictatures de la planète. Deux partis qui sont pro-Poutine. La seule chose qui distingue ces deux partis, c’est leur rapport à l’islam. LFI est fasciné par les pays islamistes, y compris par l’Iran, soutient le Hamas, le Hezbollah, etc., alors que Marine Le Pen les déteste et elle est plutôt fascinée par Trump. Voilà, c’est la grande différence.
21 News : On est au soir du premier tour : Mélenchon et Le Pen sont qualifiés pour le second tour. Que fait Jean Quatremer ?
Jean Quatremer : Je pense que j’irai à la pêche à la ligne. Je ne peux pas voter pour Marine Le Pen. En tout cas, je ne peux pas voter pour Jean-Luc Mélenchon, en aucun cas. À mon avis, c’est un danger, contrairement à ce que croient les gens de gauche, qui est, à mon avis, plus grand pour la démocratie que Marine Le Pen.
21 News : Elle est plus assimilable aux institutions que Mélenchon ?
Jean Quatremer : Oui. Je pense que Marine Le Pen a attiré énormément de gens de la droite républicaine elle, et que le parti, ce n’est pas encore du Giorgia Meloni, on va dire, en Italie, la Première ministre italienne, mais ça s’en rapproche. En tout cas, ce n’est pas l’Alternative für Deutschland en Allemagne. Ça n’a plus rien à voir. Donc, quand on crie à la menace fasciste, il faut quand même juste être un peu raisonnable. Marine Le Pen est un danger pour la démocratie parce que je pense qu’elle a un peu de mal avec nos institutions. Mais, en tous les cas, c’est un danger qui est, à mon avis, beaucoup moins immédiat que celui que représentent Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise.
21 News : Jean Quatremer, vous m’avez dit que vous aimiez parler de vous. Alors on va un tout petit peu parler de vous. Que fait Jean Quatremer aujourd’hui ? Il est toujours bien présent dans les médias.
Jean Quatremer : Disons qu’à Libération, ils souhaitaient me couper le sifflet et me faire taire. Et c’est loupé parce qu’effectivement, Daniel Křetínský, qui prête de l’argent à Libération, m’a recruté à Marianne où je suis éditorialiste. Je suis aussi chroniqueur à LCI. Je vais devenir éditorialiste à RCJ, qui est une radio communautaire juive.
21 News : Donc il y a de la place pour l’émergence de nouveaux médias, pour une autre parole en France ?
Jean Quatremer : En tous les cas, on se soutient les uns les autres. On est minoritaires pour l’instant face à cette gauche-là, cette gauche hégémonique, cette gauche qui ne supporte plus la contradiction, cette gauche hostile au dissensus et au débat d’idées. Mais il y a de la place pour les opinions contraires, oui.
21 News : Ce n’est pas le cas en Belgique ?
Jean Quatremer : En Belgique francophone ? Je crois que c’est mort. Je ne sais pas ce qu’il faudrait faire en Belgique, mais c’est désespérant. En plus, tous les groupes de presse maintenant appartiennent au même capitaine d’industrie. C’est quand même sacrément problématique. Ce serait le cas en Pologne ou en Hongrie, la Commission se serait déjà saisie de l’affaire. Non, il n’y a pas vraiment de place pour le dissensus en Belgique. Mais la chance des francophones belges, c’est une chance extraordinaire, c’est qu’ils peuvent trouver le dissensus en France et les néerlandophones aux Pays-Bas.
21 News : Face à l’émergence du digital, des algorithmes et de l’intelligence artificielle, que doit faire quelqu’un qui voudrait lancer un nouveau média pour se distinguer et être rentable ?
Jean Quatremer : C’est une excellente question. Je pense que les médias traditionnels sont morts. Ils ne le savent pas encore. Ils continuent à courir. C’est un peu comme le coyote qui court au-dessus du précipice. Pour l’instant, les médias n’existent que parce qu’il y a des philanthropes. Tout le monde crache à la gueule des milliardaires, mais mon Dieu, heureusement qu’ils sont là. C’est vrai que ce sont des médias d’influence, ça peut leur servir dans leur business, etc. Mais franchement, s’ils n’étaient pas là, il n’y aurait plus Libé depuis longtemps.
21 News : Il n’y a pas d’autre issue que ce modèle de « mécénat » ?
Jean Quatremer : Pour l’instant, dans les médias traditionnels, il n’y a pas d’autre issue. On n’a pas trouvé de modèle économique aujourd’hui, donc c’est quand même très problématique. En plus, il y a l’émergence de l’intelligence artificielle. Trois quarts des journalistes vont disparaître et ils n’en ont pas conscience. Et c’est pour ça que, depuis les années 2000, au moment de l’explosion d’Internet, j’ai créé une marque, la marque « Jean Quatremer », ce qu’on appelle le branding, pour exister à l’extérieur de mon journal, ce que beaucoup m’ont reproché parce que je n’ai pas joué collectif. Je l’ai fait en devenant le spécialiste incontesté des affaires européennes pendant que mes collègues changent de poste tous les trois ou quatre ans, en créant un blog, puis, dès que Twitter est apparu, j’étais sur cette plate-forme. J’ai toujours été présent sur la plupart des plates formes. Et donc, petit à petit, je me suis construit un nom. Moi, si j’ai un conseil à donner aux gens, c’est : construisez-vous un nom. N’attendez pas d’appartenir à un média pour exister. Certes, Libé m’a permis de me développer. Mais aujourd’hui, est-ce que le fait d’être à Libé m’apporte quelque chose en dehors d’un salaire fixe ? Non. C’était même devenu plutôt le contraire. Et on devient une marque a, c’est pour ça que je suis resté sur les informations européennes pendant 40 ans.
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